Article paru dans les ASH le 26 juin 2026
En ouverture de l’événement consacré aux ressources – parents et proches – de l’enfant, qui se tient à Strasbourg ces 25 et 26 juin 2026, le neuropsychiatre est revenu sur dix idées reçues qui parasitent les pratiques des professionnels.
Il était l’une des personnalités très attendues de ces XIXe Assises de la protection de l’enfance, organisées par L’Action sociale. L’auteur du concept de résilience, Boris Cyrulnik, qui n’a pas pu se déplacer à Strasbourg en raison des conditions climatiques, a répondu en visioconférence à dix questions qui impactent le soutien à la parentalité et le parcours des enfants accompagnés.
1. Avoir donné naissance suffit à être parent
« Donner naissance, c’est donner la vie. Il faut ensuite mettre l’enfant au monde, ce qui n’est pas du tout la même chose. Le monde est structuré avant la naissance. C’est d’abord un monde sensoriel, une écologie, avant de devenir un monde affectif dans lequel il est nécessaire de pouvoir tisser des liens avec quelqu’un. Plus tard seulement, ce sera un monde verbal, et c’est là qu’il faudra apprendre à se développer. Mettre au monde est un long processus, alors que donner naissance est une épreuve physique. »
2. L’amour garantit la sécurité affective de l’enfant
« L’amour n’est pas l’attachement. C’est un sentiment hyperconscient, tellement intense qu’il nous fascine. L’attachement est insidieux : il se tisse au jour le jour dans les interactions quotidiennes, les efforts, les plaisirs et les inévitables disputes de la vie. On peut agir sur l’attachement en décidant des principes éducatifs et relationnels qui nous permettent de vivre ensemble, alors que l’amour nous surprend.
Il y a un premier amour : la folie amoureuse des 100 premiers jours – expression du pédiatre Donald Winnicott. Ensuite, il faudra tisser le lien de l’attachement, qui lui durera tant que dure la vie. »
3. Le temps de l’enfant et celui des parents sont identiques
« C’est un contre-sens tragique. Le temps de l’enfant est hyperrapide. La synaptisation, c’est-à-dire la formation des circuits neuronaux, sculptés par le milieu, est fulgurante. Comme l’est, par conséquent, l’apprentissage des premières années.
Un enfant n’attend pas. Or, lorsqu’il faut attendre un an pour trouver une famille d’accueil, c’est beaucoup trop long. Un an pour un enfant de 3-4 ans, c’est le quart de sa vie. Alors que ce n’est que quelques mois pour un adulte. Plus on attend, moins la résilience est facile à déclencher. La plasticité cérébrale des enfants est stupéfiante, mais il faut aller vite, ne pas rater cette période sensible. »
4. Travailler avec les parents consiste avant tout à travailler leurs compétences parentales
« Si l’éducation consistait à donner des recettes, je serais d’accord. Malheureusement, l’éducation, c’est une relation, une interaction affective, comportementale, verbale de tous les instants. On peut donner des principes, aider à l’apprentissage de modes de relation. Mais parler de compétences parentales à développer me paraît un abus de langage. En revanche, on peut expliquer comment mettre en place un système relationnel, comportemental, verbal, social, culturel… »
5. Les visites médiatisées sont une forme de soutien à la parentalité
« Oui et non. Oui, une visite médiatisée est un soutien. Mais il arrive souvent qu’une visite médiatisée soit une confrontation. Il faut s’entraîner à raisonner en termes écosystémiques : les mythes disent une part de vérité mais la grossissent jusqu’à la déformer. Si faire des visites médiatisées consiste en une rencontre, c’est bien. Si elles se transforment en un ring de conflit, elles risquent d’aggraver la souffrance de l’enfant. »
6. Les membres de la famille susceptibles d’accueillir un enfant sont forcément semblables aux parents
« Je pense que c’est faux. Il faut s’entraîner encore une fois à raisonner en termes écosystémiques. Un enfant s’adapte et finit même par s’attacher à des parents maltraitants. En disant du mal de ses parents, on blesse l’enfant. Inévitablement, il a des loyautés : il peut avoir l’impression de trahir sa famille d’origine en s’attachant à sa famille d’accueil. Donc, cette rencontre implique une négociation prudente, pour qu’elle se fasse sans disqualifier la famille d’origine. Une « transaction » est nécessaire entre la famille d’origine et la famille désireuse d’accueillir l’enfant. C’est ce qui permettra à l’enfant d’intégrer dans sa mémoire le tranquillisant naturel qui est le lien d’attachement familier. Pour cela, il faut du temps, des répétitions, et surtout pas de brutalité. »
7. Les ressources des proches de la famille ne sont pas suffisamment explorées
« Tout dépend de la culture. Pendant la guerre 1914-1918, les orphelins étaient souvent accueillis par la famille. Un début de familiarité se mettait en place. Mais le mot “famille” ne désignait pas les mêmes structures qu’aujourd’hui. À cette époque, les enfants étaient beaucoup plus faciles à élever. Ils entraient à l’école vers l’âge de 5 ans. On leur demandait d’apprendre à lire et à compter, et vers 11 ou 12 ans, de passer le certificat d’études avant d’accéder à l’autonomie. La plupart des garçons se préparaient au métier, les filles se préparaient au travail dans les champs et à la maison.
Aujourd’hui, un enfant entre à l’école à 3 ans. S’il a été sécurisé par sa famille, il a un stock de 1 000 à 1 500 mots. S’il a vécu dans une famille insécurisante, en raison d’un conflit, d’une maladie, son stock se limite à 400-500 mots. L’injustice sociale commence avant l’entrée en maternelle. Si le foyer est sécurisant, l’enfant aura autour de lui tout ce dont il a besoin pour se développer. »
8. Après un placement, le retour en famille est toujours souhaitable
« Si on n’a pas réussi à aider la famille insécurisée, et donc insécurisante, on va remettre l’enfant dans le milieu qui freinait son développement. Mais si on a réussi à tisser des liens avec une mère ou un père maltraitant, si on a réussi à faire évoluer les sentiments et interactions des familles, il pourra retourner dans sa famille, et éviter la déchirure du lien de loyauté. Tout dépend des stratégies.
Il faut renoncer à l’explication par une seule cause et s’intéresser à la convergence de plusieurs causes pour provoquer un effet, bénéfique dans un cas, maléfique dans un autre. Mais quand on est praticien, on trouve facilement la convergence de causes. »
9. Un enfant maltraité deviendra lui-même un parent maltraitant
« J’ai entendu beaucoup d’enfants maltraités m’expliquer dans l’intimité des psychothérapies : “Cette phrase m’a fait plus de mal que les coups de poing de mon père ou le mépris de ma mère”. Oui, si on ne fait rien, la maltraitance aura tendance à se répéter. Selon des enquêtes, 26 % des enfants maltraités sont devenus maltraitants alors que 5 ou 10 % de la population générale maltraite ses enfants. En revanche, 74 % des enfants maltraités ne sont pas devenus maltraitants. Parce qu’on les a soutenus, parce qu’on leur a donné des explications pour essayer de déclencher un processus de résilience. Comme on sait ce qu’il faut faire, l’immense majorité des enfants maltraités ne deviendront donc pas des parents maltraitants. »
10. Les parents ne veulent pas coopérer avec les services sociaux
« Tout dépend de la signification qu’ils attribuent à leurs enfants. J’ai vu, en tant que praticien, des parents qui ne voulaient pas coopérer. Dans les cas de dénis de grossesse, la plupart du temps, il s’agit de femmes seules, angoissées par la grossesse parce que personne ne les sécurise. Elles trouvent des rationalisations, de fausses raisons pour expliquer les douleurs de l’accouchement et ce déni aboutit à une tragédie. Mais dans l’immense majorité des cas, les parents cherchent à coopérer. Il suffit de travailler avec eux pour les rendre coopérants. »
David PROCHASSON



