Article paru dans Les ASH le 10 avril 2026
Doctorant en sociologie, Samuel Fely s’intéresse à l’accompagnement des enfants porteurs de handicap au sein des établissements d’accueil du jeune enfant (EAJE). Après avoir partagé le quotidien de cinq crèches pendant un an et demi, le chercheur note des différences dans l’approche des équipes en fonction du genre et du milieu social des tout-petits.
Pour ses recherches, outre les observations ethnographiques dans des crèches, Samuel Fely s’est appuyé sur la base de données Elfe, première grande cohorte d’enfants suivis depuis la naissance en 2011.
ASH : Vous parlez d’« inquiétudes » quand les professionnels de la petite enfance suspectent des troubles du développement chez un enfant. Que revêt ce terme et pourquoi l’avoir choisi ?
Samuel Fely : Je voulais un concept un peu vague qui permette de comprendre les préoccupations des professionnelles [en majorité des femmes, ndlr] à propos de certains enfants. Utiliser un terme large et flou représente un choix méthodologique qui renvoie à l’expérience vécue par les professionnelles sans fixer ni le type de trouble, ni le type d’interprétation réalisée. En effet, ce sont précisément ces interprétations qui font l’objet de débats et ce sont ces questionnements et incertitudes qui m’intéressent.
Qu’avez-vous observé chez les professionnelles ?
Mon travail représente un an et demi d’ethnographie dans cinq crèches. Je n’ai pas été intégré aux équipes, mais je partageais leur quotidien et une certaine familiarité avec les enfants et les professionnelles. J’ai réalisé des entretiens avec 30 d’entre elles, ainsi qu’avec 30 parents.
Il est difficile de parler de résultats car je suis encore en pleine réflexion, mais si je devais insister sur un point, ce serait sur l’importance de la question du genre des enfants dans la structuration des inquiétudes des équipes. Leurs préoccupations sont bien plus tournées vers les petits garçons.
Pour quelles raisons ?
Ces inquiétudes sont très liées aux conditions de travail. Un enfant inquiétant est avant tout un enfant difficile à gérer, qui pleure beaucoup, qui sollicite, qui prend de la place. Les professionnelles se questionnent moins facilement à propos d’un enfant discret. Or la socialisation précoce engendre très tôt des différences genrées. Les filles donnent des gages d’attention, d’écoute, de discrétion, elles sont donc moins « inquiétantes ». Cela peut paraître caricatural, mais mes observations vont dans ce sens. Cette vigilance moins accrue sur les filles est assez flagrante.
J’ai également réalisé des traitements statistiques à partir de la base de données Elfe [Étude longitudinale française depuis l’enfance, ndlr]. Il existe sur cette plateforme des données servant à effectuer des formes de repérage des troubles du développement. En opérant des croisements en fonction du genre, j’ai observé que les garçons étaient davantage concernés par ces troubles mais aussi davantage orientés vers des professionnels du soin, et ce même à « inquiétude comparable ». C’est pour cela que la question du genre est à la fois centrale et extrêmement complexe. D’un côté, les garçons sont probablement plus concernés par les troubles du développement – y compris dans leur dimension socialement construite –, de l’autre, l’expression de leurs difficultés est davantage prise en compte.
Les difficultés sociales des familles jouent aussi un rôle dans les « inquiétudes » des équipes…
Oui, lorsqu’il est question d’inquiétude à propos d’un petit garçon agressif issu de la classe supérieure, les familles parviennent en général à convaincre plus facilement les professionnelles de leurs compétences parentales. Les inquiétudes tendent donc à être interprétées en des termes médicaux et les troubles diagnostiqués assez rapidement.
Inversement, si un enfant « inquiétant » rencontre des difficultés sociales, les intervenantes vont avoir plus de mal à interpréter leurs appréhensions sur le plan médical. On constate un brouillage avec les enjeux sociaux, notamment lorsqu’il s’agit de familles en situation irrégulière et dans une grande précarité. La question de la responsabilité parentale, même si elle n’est pas malveillante, est alors systématiquement posée. Ce qui n’est pas forcément le cas pour un enfant de classe supérieure, dont la famille est plus facilement dédouanée.
Quand l’enfant fait face chez lui à des difficultés pour se nourrir ou s’habiller, cela va effectivement avoir des effets sur son développement. Il est très complexe de distinguer ce qui relève du social de ce qui relève du biologique. C’est indétricotable et ce n’est pas le métier des professionnelles de la petite enfance. En revanche, il est important de garder tous ces éléments en tête pour orienter les enfants. Cette différence d’interprétation en fonction du milieu social est particulièrement vraie pour les situations liminales, c’est-à-dire les inquiétudes relevant de l’expression des émotions, de la violence, de l’agressivité, de l’agitation ou de faibles retards de langage.
Selon vous, la détection des troubles se fait parfois au détriment de l’inclusion…
Sur le terrain, les professionnelles sont guidées par le bien-être de l’enfant. Elles veulent l’accompagner le mieux possible et cherchent des solutions lorsqu’elles ont des inquiétudes. Ces solutions sont principalement pensées en termes thérapeutiques, car aujourd’hui encore le modèle dominant du handicap est fondé sur une approche biomédicale. Le modèle social du handicap lui, même s’il est connu depuis longtemps, n’a pas du tout encore infusé dans les crèches.
L’école est perçue par les professionnelles comme un endroit potentiellement violent pour les enfants rencontrant des difficultés. Elles vont donc vouloir les préserver de cette violence. Cette réflexion est légitime, mais ne tient pas compte de la législation et peut inciter certaines familles à se détourner de l’école alors que c’est un droit. Et, encore une fois, il est plus difficile pour des parents de milieux populaires de faire entendre leur voix sur ces points.
Vous plaidez pour une « approche matérielle et contextualisée du care », c’est-à-dire ?
La manière dont l’institution crèche est organisée permet d’accueillir des profils atypiques, y compris des profils très agités ou qui ne parlent pas. C’est un lieu où les enfants courent dans tous les sens, se mordent, se tapent, se font des câlins, errent à leurs activités… Chacun est un peu spécial à sa manière finalement. La crèche est ainsi un espace potentiellement très accueillant au sein duquel il est plus simple d’être réellement inclusif que dans l’école.
Il existe bien sûr une question de volonté politique. Il n’est pas possible de demander aux équipes d’accueillir des enfants avec des difficultés sans avoir de moyens associés. Cela implique parfois un intervenant pour un enfant.
Vous avez observé un usage important du terme « déni » par les équipes pour qualifier l’attitude des parents lorsqu’elles leur font part de leurs inquiétudes. Pourquoi est-il autant employé ?
Il est important de préciser que je ne suis pas un psychologue. Je ne connais pas les mécanismes pouvant conduire les individus à des formes de rejet de certaines réalités. Je peux en revanche vous renseigner sur l’usage social de ce mot dans les crèches qui est très fréquent, surtout concernant les parents faiblement dotés en capitaux sociaux, économiques ou culturels.
Il y a une forme de présomption de déni lorsque les enfants suscitent des inquiétudes. Or, l’emploi de ce terme masque parfois plus de choses qu’il n’en révèle. Mais le déni touche aussi les professionnelles : elles s’interdisent parfois de voir quelles sont les logiques propres aux familles, leurs désirs et leurs ressources et de quelle manière les femmes se mobilisent pour leurs enfants.
Utiliser ce mot représente une forme de protection pour les employées, qui se retrouvent souvent dans des situations ambiguës et difficiles à gérer. Elles ont en effet le devoir d’informer les parents et dans le même temps l’interdiction de poser des diagnostics. Elles marchent sur des oeufs.
S’agit-il d’un abus de langage ?
On m’a souvent raconté des anecdotes frappantes de familles faisant effectivement des blocages. Je ne doute pas de cela, mais je pense aussi que la distance sociale joue un rôle important dans la facilité et la fluidité des échanges. Expliquer à un parent que son enfant a des gestes stéréotypés et marche sur la pointe du pied, cela peut avoir un sens pour les professionnelles, mais ne pas faire partie du référentiel de la famille.
J’ai également constaté qu’on parle parfois de déni alors que les parents montrent des signes de mobilisation importante pour l’accompagnement de leur enfant. Je pense par exemple à un garçon qui suscitait de fortes inquiétudes et dont la mère, dans une situation très précaire et avec un parcours migratoire, avait fait un dossier auprès d’une maison départementale des personnes handicapées avec l’aide des professionnelles en vue d’obtenir un AESH [accompagnant d’élèves en situation de handicap, ndlr] pour un éventuel passage à l’école. Le dossier a été refusé.
Désorientée, cette mère a expliqué se sentir perdue en parlant avec l’équipe. Elle a ensuite exprimé le souhait que son enfant aille à l’école. Les professionnelles ont jugé cette mère dans le déni des difficultés de son fils. Il me semble que c’est faux, cette situation montre au contraire une forte mobilisation. Dans ces cas-là, il devrait plutôt être question de « désalignement » entre les professionnelles et les parents sur la manière de prendre en charge une inquiétude. Parler de déni, c’est facilement renvoyer les familles à l’idée qu’elles ne voudraient pas voir. La réalité est plus complexe. Les facteurs sociaux, culturels, économiques ont un rôle central.
Avez-vous repéré des pistes d’amélioration ?
Il est important de créer des espaces de discussion et de développer des moments informels pour faciliter la relation avec les parents. Je n’apprends rien aux professionnelles. Elles le savent et le font déjà. Et pour cela évidemment il faut des moyens.
Je n’ai quasiment pas observé d’inquiétudes au sein de la crèche parentale à laquelle j’avais accès. C’est en partie dû au fait que les parents sont très dotés en ressources économiques et culturelles, mais aussi au dialogue continu entre les familles et les professionnelles. Dans ces situations d’échange fluide, même quand des enfants rencontrent des difficultés, cela ne produit quasiment pas d’inquiétudes.
Propos recueillis par Marie NAHMIAS



