Se réinventer pour gérer la double vulnérabilité

Bousculée par les enfants porteurs de TND, la protection de l’enfance se réinvente

Article paru dans La média Social le 10 juin 2026

Troubles du neurodéveloppement (TND) et psychotraumatismes mettent à l’épreuve les professionnels de la protection de l’enfance. Réunis le 4 juin à Paris à l’occasion de la journée de réflexion annuelle de la Cnape, experts et acteurs de terrain ont partagé leurs constats et mis en lumière des réponses innovantes pour mieux accompagner ces enfants à double vulnérabilité.

Près de 40 % des enfants dans le champ de la protection de l’enfance pourraient être concernés par un trouble du neurodéveloppement (TND), a rappelé Étienne Pot, le délégué interministériel à la stratégie nationale pour les TND, en introduction du colloque de la Convention nationale des associations de protection de l’enfant (Cnape), le 4 juin à Paris.

Attention, « il n’y a pas d’envolée de ces troubles, leur prévalence est stable. » Le défi aujourd’hui, selon lui, « la double vulnérabilité, qui est accueillie aussi bien à la protection de l’enfance que dans les établissements accueillant des enfants en situation de handicap, ce qui [met surtout en lumière] les inégalités territoriales dans l’implantation de l’offre » et challenge la « capacité [des professionnels] à réinterroger les parcours des enfants ».

TND et/ou psychotraumatisme ? « Les remontées de terrain de nos adhérents témoignent qu’une grande partie des situations mettant en difficulté les professionnels relèvent de ce qu’on a longtemps considéré comme un cumul de fragilités », explique Pauline de la Losa, responsable handicap de la Cnape.

En réalité, « ces difficultés ne s’additionnent pas ; elles s’enchevêtrent, interagissent, se modifient au fil du temps et peuvent s’amplifier mutuellement, entraînant la création de situations complexes ». Pour y faire face, la Cnape entend contribuer à « construire une matière théorique et pratique » afin de « modifier les grilles de lecture ».

Maquis des TND et diagnostic complexe

Les troubles neurodéveloppementaux sont un ensemble d’affections qui débutent dans l’enfance et altèrent durablement le fonctionnement personnel, social, scolaire ou professionnel. Ils recouvrent les troubles du spectre de l’autisme (TSA), les troubles de la communication, les troubles spécifiques des apprentissages (DYS), le trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), les tics chroniques et le syndrome de Gilles de la Tourette, les troubles du développement intellectuel.

Une chose est sûre, selon Thierry Maffre, pédopsychiatre et conseiller médical de la délégation interministérielle, « les études scientifiques récentes montrent que les TND sont plus innés qu’acquis ; ce qui veut dire que l’environnement socio-familial, même s’il peut aggraver les troubles, est secondaire par rapport à la vulnérabilité génétique ».

Reste qu’au vu des symptômes, le diagnostic n’est pas simple. « Le risque est d’interpréter trop vite un comportement atypique comme un trouble de l’attachement (retrait émotionnel ou au contraire désinhibition du contact social) ou, inversement, d’attribuer toute difficulté relationnelle au TND », explicite Anthony Soter, psychomotricien et chercheur à l’Inserm.

Ce qu’il faut évaluer, c’est avant tout « le fonctionnement de l’enfant, sensoriel, cognitif, langagier, socio-émotionnel, et pas seulement son expression comportementale (retrait social, faible réciprocité, familiarité excessive, impulsivité, hypervigilance, etc.) ».

Pour cela, il est souhaitable de « croiser les expertises » afin de « comprendre les trajectoires comportementales et les facteurs de vulnérabilités, de distinguer TND, styles d’attachement et traumatismes éventuels » pour « accompagner précocement, en équipe, avec des hypothèses révisables ».

Un repérage plus précoce

Les recommandations de bonnes pratiques de la Haute autorité de santé (HAS), véritable boussole en la matière, insistent notamment sur la nécessité d’une intervention précoce. Dès lors, la stratégie nationale TND 2023-2027 mise sur le déploiement dans tout le territoire des plateformes de coordination et d’orientation (PCO) dédiées aux enfants de moins de 12 ans.

Les professionnels de la protection de l’enfance sont appelés à jouer un rôle accru dans le repérage en amont, même si les difficultés d’accès au diagnostic persistent dans certains territoires.

Mais que faire face à des PCO submergées ou des enfants de plus de 12 ans sans diagnostic, interrogent les professionnels ? La mesure 13 de la stratégie nationale, qui vise à améliorer le repérage et le diagnostic des troubles du neurodéveloppement chez les enfants et adolescents accompagnés en IME, Ditep, EAAP et Mecs sans diagnostic TND, devrait offrir une issue avec la constitution d’équipes mobiles, répond Thierry Maffre.

Une adaptation des réponses

Face aux situations complexes, comment faire évoluer (aussi) l’accompagnement pour éviter les ruptures de parcours ? L’Alefpa, en partenariat avec l’Université de Lille et avec le soutien de la CNSA, a analysé 34 dispositifs sociaux et médico-sociaux sur tout le territoire national. Le projet vise à comprendre en profondeur comment les acteurs construisent une offre de service pour les enfants à double vulnérabilité.

« Le facteur clé est l’hybridation organisationnelle avec deux leviers : la fonction de contenance et la réflexivité collective, mais cette hybridation a un coût », commente Elsa Kowalczuk, coordinatrice de l’étude et directrice adjointe à l’Alefpa.

« Il n’est pas nécessaire d’innover davantage, mais plutôt de travailler à la soutenabilité des expériences déjà existantes », conclut Laëtitia Roux, maîtresse de conférences à l’Université de Lille. Cette première phase d’analyse constitue une base pour le développement d’expérimentations en 2026 sur trois territoires pilotes. L’évaluation se poursuivra jusqu’en juin 2027.

En Haute-Garonne, l’Arseaa développe plusieurs réponses complémentaires pour les enfants présentant une double vulnérabilité, combinant offre de répit, soutien aux assistants familiaux et accompagnement intensif coordonné pour des jeunes confiés à l’ASE avec notification de la MDPH.

Autre initiative : l’Adapeila, association du champ handicap, et Linkiaa, association de protection de l’enfance, expérimentent en Loire-Atlantique des micro-Mecs (maisons d’enfants à caractère social) pour des enfants de 6 à 12 ans à besoins spécifiques. Les deux acteurs ont co-construit ensemble un programme de formation pour faire monter en compétences les professionnels.

Marie DURIBREUX

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