Article paru dans les ASH le 16/06/2026
Consacrée par la loi du 15 août 2014, la justice réparatrice permet de lutter contre la récidive et aide à la reconstruction des victimes. Sur le terrain, différentes formations rendent compte de la pluralité des pratiques.
Forcément, on pense au film de Jeanne Herry au million d’entrées Je verrai toujours vos visages, sorti en 2023. Jugé fidèle à la réalité, il s’ouvre sur cette scène d’une formation à la justice restaurative. Il y a, d’un côté, la victime et, de l’autre, ceux qui endossent le rôle d’animateurs de mesure restaurative. Face à eux, le formateur (incarné par Denis Podalydès) qui, en quelques mots, les invite à changer d’approche relationnelle, à quitter les habits d’avocat, de policier ou de travailleur social : « Ce que vous proposez à ces gens, c’est l’inverse de ce que tout le monde leur a toujours proposé. On ne parle pas à leur place, on ne suggère rien, on n’essaie pas de les transformer. On écoute, on accueille. Inconditionnellement. »
Reconstruire et responsabiliser
Instaurée en France par la loi « Taubira » du 15 août 2014, la justice restaurative est définie par le code de procédure pénale comme une « mesure permettant à une victime et à un auteur de participer activement à la résolution des difficultés résultant de l’infraction ». Elle vise la reconstruction de la victime et la responsabilisation de l’auteur. Et plus largement, précise la circulaire du 15 mars 2017, elle entend « restaurer le lien social endommagé par l’infraction ». La justice restaurative trouve ses origines aux États-Unis, dans les années 1970. Des intellectuels et des militants remettent alors en cause la logique, avant tout répressive, de la justice pénale, aux effets limités sur la récidive. La légende veut que la première mesure ait vu le jour dans l’Ontario (Canada), en 1974. Le criminologue américain Howard Zehr a ensuite théorisé les principes de la justice restaurative dans Changing Lenses, publié en 1995.
Depuis, la pratique a essaimé au Québec, en Espagne, en Belgique… En France, elle se fraie un chemin. Lentement. Les premières expérimentations ont débuté à la maison d’arrêt de Poissy, en 2010. En dix ans, selon un rapport de l’Institut des études et de la recherche sur le droit et la justice (IERDJ) de 2024, 1 000 personnes ont bénéficié d’une mesure. Si la justice restaurative a « des effets globalement positifs sur les participants », explique l’étude, « les dispositifs restent limités », en raison de « l’absence de moyens structurels et d’une politique publique forte ».
Espace de dialogue sécurisé
La loi de 2014 a introduit la justice restaurative non pas comme une pratique alternative au droit pénal – comme pouvaient le penser ses fondateurs –, mais comme un partenaire de l’institution judiciaire. « La loi “Taubira” pose pour principe que les auteurs et victimes ont le droit de demander l’accès à un espace de dialogue sécurisé, confidentiel et gratuit, fondé sur le volontariat, sans aucune contrepartie : l’auteur n’aura pas une réduction de peine parce qu’il accepte de participer », précise Esthelle Randi, responsable de formation à l’Institut français pour la justice restaurative (IFJR).
De fait, les formateurs français s’accordent sur cette vision dite « maximaliste » de la justice restaurative, par opposition à celle des puristes. La plupart d’entre eux proposent un premier module sur les principes fondamentaux : l’histoire, les différentes approches, la posture. Mais si la théorie concorde, les pratiques, elles, sont variées. Et s’appréhendent souvent dans le cadre d’un second module.
Citoyens et justice propose un cursus sur l’une des pratiques les plus courantes : la médiation restaurative. Elle consiste à créer un espace de dialogue entre un auteur et une victime de la même affaire. Tous deux seront reçus lors d’entretiens individuels par un tiers indépendant. Et ils pourront, s’ils le souhaitent, se rencontrer pour évoquer les faits commis, toujours en présence de ce tiers. « Le résultat n’est pas tant la rencontre que le processus restauratif. D’où l’importance de l’accompagnement », estime Linda Testouri, psychologue clinicienne, formatrice à Citoyens et justice.
L’IFJR, créé en 2013 par le professeur de criminologie Robert Cario, a la particularité de former des acteurs en lien avec la justice. En particulier, les professionnels des administrations judiciaires (éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse par exemple) et pénitentiaire (conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation). « Notre cœur de métier, c’est d’accompagner les professionnels de la justice à développer la justice restaurative sur un territoire donné. Ce qui nécessite de les former à devenir animateurs de mesure, explique Esthelle Randi. Nous intervenons à la demande des services – et non pas des individus –pour former leurs agents et répondre aux besoins du territoire. »
Méthode d’éducation active
L’IFJR a construit ses parcours de formation avec ses partenaires, l’Ecole nationale d’administration pénitentiaire (Enap) et la fédération France Victimes. Une fois les fondamentaux acquis, trois types de modules d’approfondissement sont proposés : en plus de celui sur la médiation restaurative, un second permet de devenir animateur de rencontres détenus-victimes (RDV) ou condamnés-victimes (RCV), et le troisième d’être coordinateur de cercles de soutien et de responsabilité (CSR) et de cercles d’accompagnement et de ressources (CAR). Chacun de ces modules fait l’objet d’une formation de 30 heures. « Elle est fondée sur une méthode d’éducation active, alliant théorie, jeux de rôles pour expérimenter la posture et la rétroaction », souligne Élodie Royer, formatrice à l’IFJR.
Les RDV et RCV se distinguent de la médiation en ce que ces mesures placent en dialogue plusieurs auteurs et victimes de la même typologie d’infractions, et non de la même affaire. « Ces rencontres répondent à des protocoles très stricts, explique Élodie Royer, elle-même animatrice de mesure : on mène des entretiens préparatoires individuels, puis on fait se rencontrer chaque membre des groupes auteurs et victimes séparément, avant de tenir cinq séances plénières en présence de deux animateurs de mesure et de deux membres de la communauté. » Ces derniers, citoyens bénévoles, représentent l’intérêt que porte la société civile à la démarche. Ils interviennent dans différents dispositifs, et sont notamment formés par l’IFJR ou par l’Arca, qui anime une plateforme de bénévoles.
Troisième type de pratique – plus rare : les cercles de soutien et de responsabilité (CSR) et les cercles d’accompagnement et de ressources (CAR). Les premiers s’adressent aux auteurs d’infractions à caractère sexuel. Les seconds aux personnes sortant de détention. « L’objectif, ici, est de les accompagner, grâce à la coordination de plusieurs acteurs, dans le processus de sortie, pour éviter la récidive et les resocialiser », explique Esthelle Randi.
Conférences restauratives
Créée en 2012 par Hélène van Dijk, Question de justice est une association spécialisée dans les conférences restauratives. Cette pratique s’inspire des conférences familiales nées en Nouvelle-Zélande – et inscrite dans une loi de protection de l’enfance en 1989 –, qui postule d’intégrer l’ensemble d’une communauté avant de prendre une décision concernant le mineur. Question de justice envisage ces pratiques hors du cadre pénal. L’organisation de ces conférences restauratives peut ainsi intervenir pour dénouer ou prévenir des tensions dans les quartiers, à l’école, au sein de la famille, voire en milieu carcéral avec les proches d’un condamné. L’association forme, après acquisition des fondamentaux, à devenir coordinateur de conférences restauratives. Ici, toutes les parties concernées par une infraction prennent part au processus, auteurs et victimes mais aussi proches et représentants.
Au terme de la préparation, elles sont réunies au sein d’un cercle restauratif. « Le coordinateur n’intervient pas, n’influence en rien, mais il pose toujours les mêmes cinq questions pour cadrer la réunion, explique Hélène van Dijk. Contrairement aux autres courants de la justice restaurative, on pense que c’est très rassurant pour toutes les personnes de connaître les questions qui seront posées. »
Quelle que soit la pratique, la justice restaurative suscite une réflexion sur la posture qu’apprécient les apprenants. « Se former favorise un langage commun entre des professionnels de la santé, du social, du judiciaire. On n’en est plus à réduire la personne à son acte, mais à parler des répercussions de cet acte, explique Linda Testouri. On fait de la clinique, et cela donne de la crédibilité à des professionnels qui ne sont pas forcément psychologues. »
David PROCHASSON



