Le métier d'hôte de pension de famille

Hôte de pension de famille : à la fois couteau suisse et funambule

Article paru dans Le Média social le 1er juin 2026

La Fondation pour le logement des défavorisés a produit un travail important associant sociologue et photographe autour de la figure de l’hôte en pension de famille. Il en ressort que l’exercice de cette fonction essentielle suppose des compétences très variées et une capacité à gérer des équilibres complexes.

Le saviez-vous ? Les pensions de famille ne sont pas une idée nouvelle. À la fin du 19e siècle, il s’agissait de meublés hôteliers qui accueillaient des migrants ou des gens venus des campagnes dans un cadre familial. La seconde génération des pensions de famille a été initiée à partir de 1997 en direction de personnes en errance, puis définie par une circulaire de 2002 autour des maisons relais.

25 000 places en pension

La Fondation pour le logement des défavorisés (ex-Fondation Abbé Pierre), qui a contribué à la création de 300 projets depuis vingt ans, a souhaité explorer le métier d’hôte de pension de famille à travers une enquête sociophotographique, notamment dans quatre pensions de famille : Alès (30), Bourges (18), Saint-Mars-la-Jaille (44) et La Ciotat (13).

Aujourd’hui, il existe un millier de pensions de famille qui accueillent 25 000 personnes. Généralement, ce lieu est animé par un binôme de professionnels.

Diversité des profils

Loin d’établir une nomenclature, le cahier repères A voix hôte « rend compte de la diversité des pratiques, en lien avec des profils d’hôtes, d’habitants et des contextes de pensions ». L’épais document, présenté le 27 mai dans le cadre de la semaine nationale des pensions de famille, entend « rendre visible la dimension sensible de l’expérience d’hôte de pension de famille ».

Cette diversité se retrouve déjà dans les formations suivies par ces hôtes. Certains ont été conseillères en économie sociale familiale (CESF), assistantes sociales, maîtresses de maison, moniteurs éducateurs, etc. D’autres n’ont aucune qualification dans le travail social.

Savoir tout faire

Les échanges avec les hôtes ont révélé la nécessité de savoir tout faire tel un « couteau suisse ». Cela « implique autant de devoir changer une ampoule ou une serrure, que de couper des cheveux, nettoyer du vomi, accompagner chez le médecin, faire une piqûre, jouer à la belote ou au rami, cuisiner, apaiser, faire les courses, monter un dossier d’APL, de RSA, prendre un tournevis, déboucher les toilettes, organiser un séjour à la montagne, discuter avec une curatelle… ».

Gérer des équilibres complexes

Une autre image est également ressortie : celle d’un « funambule » qui gère des équilibres complexes, « entre ouverture de la pension sur l’extérieur et sécurité en interne à assurer, entre projets pour dynamiser et tranquillité des résidants à préserver ». Le respect de la vie privée n’empêche pas une sorte de vigilance sur chacun. « Si les gens sont en retrait, on doit avoir une veille et aller les chercher, s’inquiéter pour savoir si ça va et éviter l’isolement », explique un hôte.

Ne pas mettre des normes

Réapprendre à vivre dans un cadre collectif, avec ses règles et ses interdits, après un parcours d’errance demande du temps. Lors de la présentation du document, un résident témoignait : « On a un logement après des années de galère. C’est bien. Mais cela peut être difficile. Dormir dans un lit, prendre en charge sa santé. Reprendre les relations avec sa famille. »

Des questions aussi élémentaires que manger avec des couverts quand on s’est longtemps servi de ses doigts ne sont pas anecdotiques, tout comme prendre soin de son intérieur et jeter ses déchets. Les pensions proposent des aides à l’entretien du logement, mais en veillant à ne pas déposséder les résidents de leur liberté. « On n’est pas là pour mettre des normes », insiste un professionnel.

Des visions différentes

Le document fait apparaître des différences de vues, notamment sur la question du logement individuel. Dans certaines pensions, la privacité du logement est totale : personne d’autre que la personne n’y pénètre. D’autres imposent une visite technique ou annuelle d’abord parce que les locaux appartiennent à l’association et surtout parce qu’il importe d’éviter une dégradation de l’état du logement qui traduirait une détérioration de l’état psychique du résident.

L’enquête insiste sur la difficulté de permettre l’appropriation par tous des lieux collectifs. « Il peut y avoir de l’ambiguïté sur ce territoire, présenté comme ‘chez les habitants’, mais dont les hôtes ont les clés, qu’ils peuvent parfois fermer à clé suite à des débordements », soulignent les auteurs. L’ouverture ne doit pas être simplement interne à la pension, mais concerner également l’extérieur.

Les pensions cherchent à faciliter la rencontre entre deux mondes qui s’ignorent souvent. Ainsi, Les Figuiers à Alès propose deux fois par mois « les Tables solidaires », un partage de repas entre résidents et voisins.

Un repas entre résidents et voisins à l’accueil de jour des Figuiers à Alès. FANCHON BIBILLE

Faire vivre le collectif

Construire du lien, sortir de l’isolement des personnes cabossées par la vie… tels sont les objectifs forts des hôtes de pension. Ce qui suppose de proposer des moments de vie collective. C’est d’autant plus nécessaire que la plupart des résidents ne travaillent pas. Des sorties, ateliers et projets artistiques sont ainsi développés. Tous les deux ans, le Festival « C’est pas du luxe ! » à Avignon permet de rendre visibles ces productions.

Mais là aussi, sur la question de l’animation du collectif, les pratiques diffèrent. Certaines structures proposent une vaste palette d’activités pour « dynamiser la vie de la pension ». D’autres privilégient le fonctionnement quotidien avec l’organisation de repas qui fait partie du contrat de vie dans la pension. Dans tous les cas, l’un des enjeux consiste à entretenir la dynamique de groupe afin d’éviter l’essoufflement.

Joies et affres du métier

De nombreux témoignages de professionnels soulignent la richesse de ce métier : on donne beaucoup de soi, mais on reçoit énormément de retours des personnes qui se reconstruisent pas à pas… « Cette dimension donne du sens, nourrit l’engagement, et permet de traverser certaines épreuves ou relativiser certaines difficultés », souligne le document.

Pour autant, les réalités professionnelles sont loin d’être simples. « Le métier comporte aussi des zones d’ombre : solitude, fatigue, tensions du quotidien, attentes parfois contradictoires. » Et d’ajouter : « Il appelle des soutiens concrets, des espaces de parole, des temps de recul. Il ne peut reposer sur la seule vocation. »

Noël BOUTTIER

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