Masculinisme et radicalités violentes

Radicalités violentes : un tiers des situations suivies concerne le masculinisme

Interview publiée dans La Média Social le 27 mai 2026

En Occitanie, les professionnels sollicitent de plus en plus le Cresam, centre spécialisé dans la prévention des radicalités violentes, pour des situations liées au masculinisme. Son coordonnateur, le sociologue Tristan Renard, nous décrit l’évolution de ces radicalités et les réponses apportées aux équipes de terrain.

Tristan Renard, sociologue, est le coordonnateur du Centre de ressources régional en santé mentale (Cresam), créé en 2017. Rattaché au Centre hospitalier Gérard Marchant de Toulouse, ce dispositif a pour vocation la prévention des processus de radicalités violentes et l’accompagnement des professionnels confrontés à ces situations complexes.

En 2025, le Cresam a accompagné 2 000 professionnels des secteurs sanitaire, social, médico-social et justice en Occitanie. Parmi les phénomènes repérés sur le terrain, les discours masculinistes occupent une place croissante, souvent en lien avec d’autres formes de radicalité violente.

Quelles sont les radicalités sur lesquelles vous travaillez ?

Tristan RenardDès le début, le Cresam a choisi de ne pas limiter son action au djihadisme, car les radicalités sont de fait très diverses.

Les situations que nous observons concernent des personnes déjà prises en charge pour d’autres problématiques : personnes suivies dans le cadre de la protection de l’enfance, patients psychiatriques, situations liées aux handicaps ou au secteur médico-social, personnes en errance suivies par la prévention spécialisée.

Il s’agit la plupart du temps de situations composites d’un point de vue idéologique : par exemple, des néonazis fanatiques de l’État islamique ou des masculinistes qui deviennent satanistes.

Et cela ne va pas en s’arrangeant avec le temps : les voies menant à l’extrémisme violent semblent de moins en moins cohérentes, avec un rapport plus individualiste aux organisations, mais souvent une même quête de respectabilité sociale pour les individus concernés.

Quelles que soient les radicalités que nous observons (survivalisme, ultradroite, djihadisme, masculinisme, etc.), elles cultivent une obsession pour le genre et se caractérisent par la réaffirmation d’un ordre perçu comme traditionnel ou naturel.

Les configurations d’engagement sont aussi plurielles. Il y a des radicalités instrumentales, quand on mobilise un discours pour alerter ses parents, inquiéter les autorités ou provoquer les enseignants.

D’autres radicalités sont beaucoup plus structurées, quand elles engagent une transformation de soi, un rapport au corps différent ou une structuration intellectuelle autour d’une cause.

Mais 20 % des situations relèvent de radicalités de retrait. Il s’agit d’individus ou d’adolescents déscolarisés qui se retirent complètement de toute vie sociale et se rabattent sur l’espace numérique. C’est dans ce type de radicalité que nous retrouvons les colorations masculinistes les plus importantes.

Est-ce que l’on assiste à une réelle recrudescence des cas de masculinisme ?

T. R.Il y a une augmentation du nombre de situations, mais cela peut être aussi lié à une plus grande préoccupation des professionnels qui les identifient mieux.

Sur la quarantaine de situations que le Cresam traite désormais chaque année – contre une vingtaine seulement jusqu’à il y a trois ou quatre ans –, à peu près un tiers concerne les questions de masculinisme.

Que cela concerne soit des cas clairement masculinistes – des discours de victimisation des hommes, présentant les hommes comme les victimes des femmes et du féminisme –, soit des situations plus floues, où le genre constitue une porte d’entrée sur des formes de radicalité violente comme le survivalisme, le djihadisme, ou l’ultradroite s’appuyant sur des discours antiféministes.

Comment intervenez-vous concrètement auprès des professionnels ?

T. R.Notre mission de service public – financée par l’agence régionale de santé d’Occitanie et donc complètement gratuite pour les professionnels – est axée sur la formation, la sensibilisation, la recherche et le soutien d’équipes, sur des sollicitations individuelles ou de la part d’une institution ou d’un manager.

Les professionnels contactent notre équipe pluridisciplinaire – deux psychologues, deux psychiatres et un cadre administratif – par mail ou téléphone, quand ils craignent de la part d’une personne accompagnée un passage à l’acte violent contre autrui ou soi-même.

Il s’agit donc pour nous, non pas de faire de la prise en charge, mais d’intervenir indirectement en leur apportant un éclairage dans la compréhension de ces phénomènes.

Les professionnels, qui ont le nez dans le guidon, tiennent parfois un discours émotif ou au contraire désincarné sur la situation repérée. L’un des enjeux pour nous est de renseigner la matérialité de la violence pour mieux évaluer la dangerosité de l’individu, grâce à une grille d’évaluation.

De quoi est-il capable ? Quelle est son expérience de la violence ? Est-il en train d’élaborer un passage à l’acte ?

Parfois, il existe un décalage entre ce qui est montré par le sujet et ce qu’il peut réaliser. Cela suppose d’étudier son rapport au corps, et c’est d’autant plus vrai dans les mouvements masculinistes.

On ne devient pas extrémiste en lisant simplement des pamphlets, c’est tout un ensemble d’expériences dans les trajectoires de vie qui façonnent des dispositions chez les individus : par exemple, le harcèlement scolaire, notamment chez les adolescents, l’isolement social, les difficultés familiales, etc.

Le but est de déboucher sur des pistes de travail pour les professionnels. Et parfois, elles sont somme toute assez simples.

Je pense à ce cas d’un jeune en IME, qui tenait des discours complotistes d’extrême droite mâtinés de propos masculinistes. En creusant, celui-ci souffrait surtout d’un sentiment de déclassement scolaire lié à une orientation par défaut. Une première solution consistait à remettre ce qu’il voulait vraiment faire au cœur de sa prise en charge.

Tristan Renard devant les locaux du Cresam qui dépend du centre hospitalier Gérard Marchant de Toulouse.

Comment mieux prévenir ces radicalités ?

T. R.Outre la protection des victimes de violences masculinistes qui devrait être un enjeu fondamental, il peut y avoir un enjeu de prévention à l’égard des personnes qui adhèrent à cette cause. Alors que l’accent est aujourd’hui mis sur les aspects cognitifs et discursifs, c’est au contraire la notion d’expérience qui nous semble centrale.

Il est essentiel que l’école ne crée pas un contexte dissonant par rapport aux discours véhiculés par les autorités publiques et les acteurs éducatifs : cas de harcèlement scolaire non traités par l’institution ou encore discours genrés larvés à l’école ou pratiques de mixité focalisées sur les enjeux d’hétérosexualité.

À cette prévention primaire s’ajoute la prévention secondaire : des groupes à risque, par exemple les boys clubs, peuvent se créer dans différents espaces comme pendant les premières années universitaires.

Enfin, la prévention tertiaire passe par la mise à disposition de ressources pluridisciplinaires pour guider les professionnels sur ces sujets qui présentent des enjeux importants en termes de démocratie et de vivre ensemble.

Depuis 2022, le Cresam et d’autres acteurs tentent ainsi de développer une culture commune par la constitution d’un réseau national santé-radicalité, qui maille le territoire de plusieurs équipes ressources *.

Quelle grande leçon tirez-vous de votre expérience sur le sujet ?

T. R.On a tendance à oublier que le rapport entre idéologie et violence ne se résume pas au terrorisme. Il faut interroger la part idéologique des violences intrapersonnelles, comme les violences conjugales et sexuelles.

C’est pourquoi, il arrive régulièrement que l’équipe du Cresam et celle du Centre de ressources pour intervenants auprès d’auteurs de violences sexuelles (Criavs), tous deux adossés à l’hôpital Gérard Marchant, organisent de concert des soutiens sur les situations de violences sexuelles.

Nous constatons en effet que l’auteur de violences sexuelles est également nourri par un ensemble de discours qui viennent sinon initier, du moins justifier les passages à l’acte violents.

* Capri Bordeaux, Radéo Occitanie, une équipe à Paris, Terra Psy en Normandie, réseau Virage à Strasbourg, DAPR à Lyon.

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