Article paru dans Le Média Social le 12 juin 2026
Créée il y a dix ans par trois trentenaires sortis d’école de commerce, Alenvi s’est d’abord développée dans l’aide à domicile en s’appuyant sur des équipes autonomes. L’entreprise a ensuite investi la formation aux nouveaux modes d’organisation avant de se lancer, dernièrement, dans la création d’habitats partagés.
En ce 26 mai caniculaire, Alenvi avait mis les petits plats dans les grands pour célébrer les dix ans de son activité dans l’aide à domicile. Alors que le secteur, dans son ensemble ou presque, dit étouffer sous les difficultés, l’entreprise fondée par Thibault de Saint-Blancard, Guillaume Desnoës et Clément Saint Olive affiche un bilan plutôt flatteur.
Ce soir-là, entourés de nombreux acteurs du secteur, de l’ancien ministre Adrien Taquet et de salariés d’Alenvi, les fondateurs ont retracé dix années d’initiatives dans l’aide à domicile, la formation au changement et l’habitat partagé. Avec un même fil conducteur : innover pour travailler et accompagner autrement.
« Votre force , a souligné Arnaud Caille, directeur d’un service d’aide à domicile dans le Nord et membre du collectif L’Humain d’abord, c’est que vous commencez par faire avant de prôner. »
Avec Thibault de Saint-Blancard, nous revenons sur dix années d’expérimentations, le développement de nouvelles activités et les perspectives d’un secteur particulièrement chahuté.
Quel a été le moteur de la création de votre entreprise ?
Thibault de Saint-BlancardNous nous sommes connus à HEC et nous avons été touchés par la vulnérabilité de nos proches. Guillaume [Desnoës], par exemple, cherchait une auxiliaire de vie pour sa grand-mère, moi j’ai une sœur handicapée.
Nous avons démarré Alenvi avec huit à dix aides à domicile en obtenant un agrément fin 2015, quelques jours avant la fin de la période pour déposer une demande. Maintenant, nous sommes autorisés dans trois départements, Paris, le Val-de-Marne et les Hauts-de-Seine.
Dès le départ, nous avons organisé notre structure autour des équipes autonomes développées aux Pays-Bas par la méthode Buurtzorg.
Deux ans après le lancement d’Alenvi, vous créez l’organisme de formation Compani. Pour quelles raisons ?
T. d. S.-B.Notre objectif, depuis le départ, n’a pas été de grossir, mais d’avoir un impact sur le secteur. Et pour tenir dans un secteur difficile, il faut partager ce projet avec d’autres personnes, par exemple avec les 300 membres du collectif L’humain d’abord.
Et comme rapidement de très nombreuses structures se sont déclarées intéressées par ce que faisait Alenvi, nous avons constitué un organisme de formation Compani qui s’adresse aux ESMS, principalement aux Ehpad.
Et sur quels types de formation ?
T. d. S.-B.Compani intervient dans trois grandes directions. D’une part, nous proposons aux établissements un accompagnement au changement, en considérant qu’une partie des problèmes peuvent se résoudre au sein des structures.
D’autre part, nous faisons de la VAE inversée en formant des professionnels en situation de travail. Enfin, en lien avec France travail, nous proposons une préparation opérationnelle à l’emploi individuelle (POEI) en direction d’environ 2 000 personnes qui arrivent dans le secteur.
En 2025, nous avons mené près de 1 000 actions de formations collectives, en structures, et nous avons accompagné en parallèle 600 faisant fonction vers le métier d’aide-soignante.
Pourquoi avoir créé une troisième activité autour de l’habitat partagé en 2021 ?
T. d. S.-B.Les auxiliaires de vie se sont rendu compte que le maintien à domicile n’était plus toujours possible, qu’il présentait des limites. Donc on a voulu créer un habitat partagé où chacun se sent chez soi, ce qui n’est pas souvent possible en Ehpad.
Les trois maisons partagées que nous avons ouvertes accueillent entre huit et dix personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Trois aides à domicile et une coordinatrice sont présents en journée et une personne la nuit.
Vous comptez développer les maisons partagées ?
T. d. S.-B.Nous avons souhaité travailler plusieurs années sur le modèle avant de le développer. Deux maisons partagées vont ainsi ouvrir avant la fin de l’année et cinq autres devraient le faire en 2027.
Les villes où vous vous implantez, notamment dans les Hauts-de-Seine, ne sont pas réputées pour être les plus accessibles. Les maisons partagées sont-elles réservées aux plus aisés ?
T. d. S.-B.C’est vrai que notre modèle est assez cher puisqu’il faut débourser chaque mois entre 3 000 et 3 500 euros sachant que nous recevons une aide à la vie partagée de 50 000 à 60 000 € qui nous permet de rémunérer la coordination.
On aimerait les rendre plus accessibles, mais notre modèle économique ne le permet pas actuellement. De même, le coût du foncier nous interdit, pour l’instant, tout projet à Paris.
Sur quelles bases s’organisent ces maisons partagées ?
T. d. S.-B.Nous avons défini quatre piliers : vivre chez soi ; être accompagné de façon alternative par rapport aux Ehpad ; être acteur en privilégiant l’implication des habitants et de leurs aidants ; compter sur et pour les autres en luttant contre l’isolement.
Ces principes nous imposent certaines limites. Par exemple, nous refusons d’enfermer les habitants. Dans chaque maison, une réunion mensuelle réunit l’ensemble des parties prenantes. L’objectif est que chacun se mette à la place de l’autre.
Vous vous inscrivez dans l’économie sociale et solidaire. Comment cela se traduit-il ?
T. d. S.-B.Alenvi emploie une centaine d’auxiliaires de vie (plus des personnels administratifs). Nous avons pris le statut d’entreprise solidaire d’utilité sociale (Esus). Outre le comité social et économique (CSE), nous avons mis en place un comité de gouvernance partagée dans lequel chaque équipe autonome compte un représentant.
Nous rémunérons nos aides à domicile 15 % au-dessus du Smic. D’ailleurs, nous arrivons à recruter sans trop de mal. Enfin, notre échelle des salaires ne dépasse pas un écart d’un à cinq.
Le secteur de l’aide à domicile traverse une crise profonde. Quel regard portez-vous sur cette situation ?
T. d. S.-B.Il faut tout de même voir le chemin parcouru dans l’accompagnement des personnes vulnérables, par exemple avec les Ehpad. Aujourd’hui, le regard a changé avec les enjeux très forts du libre choix et de la participation sociale.
Je ne crois pas qu’une loi changera les choses en profondeur. Je crains qu’on veuille normer davantage. On s’est déjà battu voici deux ou trois ans pour éviter que les habitats partagés aient les mêmes contraintes que les établissements recevant du public (ERP).
Évidemment, de nouveaux financements sont nécessaires pour le secteur, mais il est important de sortir d’une logique consumériste et d’impliquer tout le monde dans l’accompagnement des plus vulnérables.
Noël BOUTTIER



