Article paru dans Le Média Social le 7 juillet 2026
Lors d’un webinaire organisé par l’Observatoire social de la Ville de Paris, Yann Ferguson, directeur scientifique du LaborIA, a précisé les usages possibles de l’intelligence artificielle pour les travailleurs sociaux et a insisté sur la nécessité de l’encadrer.
« Les usages de l’intelligence artificielle devancent aujourd’hui son pilotage. » Le constat, posé par Yann Ferguson, sociologue et directeur scientifique du LaborIA*, résume l’enjeu de la recherche présentée lors d’un webinaire de l’Observatoire social de la direction des solidarités de la Ville de Paris, organisé le 3 juillet.
Depuis l’arrivée de ChatGPT dans les usages quotidiens fin 2022, l’intelligence artificielle (IA) générative n’est plus un sujet réservé aux experts. Elle est déjà utilisée par des travailleurs sociaux parfois sans cadre, sans formation, voire depuis des comptes personnels.
La Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) a donc confié au LaborIA une recherche autour de plusieurs questions. Parmi elles : l’IA peut-elle être un outil pertinent dans le secteur social ? Pour quelles dimensions de l’activité ? Et à quelles conditions peut-elle respecter l’éthique, les valeurs du travail social, la confidentialité et le secret professionnel ?
Valeurs du travail social
Pour y répondre, le LaborIA a travaillé pendant 18 mois en réunissant une vingtaine de travailleurs sociaux. Ces derniers ont été formés à l’IA et ont auditionné des experts du droit, de l’éthique, de la gestion des émotions ou encore de l’empathie, avant de contribuer à la rédaction d’un manifeste, en cours de publication. L’objectif ? Déterminer « dans quelles conditions l’IA peut être utilisée dans leur métier », explique Yann Ferguson.
Les grandes réflexions issues des travaux avaient été présentées en octobre par les participants. « D’abord, nous nous sommes interrogés sur ce qui est techniquement possible », rappelle Yann Ferguson. Mais la faisabilité technique ne suffit pas, les usages doivent aussi être « proportionnés » et « régulièrement évalués » notamment au regard de leurs effets sur les personnes accompagnées.
Autre point relevé : l’usage de l’IA « doit respecter le cadre juridique du travail social », être aligné avec les valeurs du travail social, et son usage « ne peut être acceptable que comme appui technique validé par les professionnels », sans remplacer la relation d’accompagnement. Enfin, l’IA ne constitue un progrès que si elle « améliore concrètement l’accompagnement, l’accès aux droits et les conditions de travail ».
Trois grands usages de l’IA
La recherche distingue trois grandes familles d’usages de l’IA. La première consiste à utiliser l’IA comme un « régulateur d’un travail sous tension. » L’outil pourrait alors aider à faire face à une charge de travail importante, par exemple en facilitant certaines tâches administratives ou rédactionnelles. Mais plutôt que de réduire la charge de travail, le risque est que l’IA devienne un moyen de « gérer plus de tâches » et donc d’intensifier encore plus l’activité des travailleurs sociaux.
Deuxième famille d’usages : utiliser l’IA comme un « amplificateur de capacités professionnelles. » Autrement dit l’utiliser pour la recherche, la veille, explorer des sujets ou créer des contenus. Avec là encore, un point de vigilance à garder en tête, explique Yann Ferguson : celui d’une « dépendance à des informations non vérifiées », des contenus biaisés, erronés ou obsolètes.
Lors du webinaire, une assistante sociale a donné un exemple concret de ce type d’usage de l’IA en indiquant utiliser l’outil GenIA-L de Lefebvre Dalloz ** pour faire sa veille juridique.
Le troisième usage est plutôt d’utiliser l’IA comme un « médiateur réflexif et relationnel. » L’IA peut alors servir à prendre de la distance sur sa pratique professionnelle ou à faciliter certaines interactions avec une personne accompagnée. Mais ce type d’usage soulève aussi des risques : celui de « coloniser » l’échange avec la personne et de « court-circuiter les échanges entre pairs si l’IA devient un substitut au collectif de travail. »
Déshumanisation et confidentialité
Les professionnels formés dans le cadre de la recherche ont également identifié les principaux motifs de refus de l’utilisation de l’IA dans le travail social. Deux motifs arrivent en tête : la crainte de déshumaniser le travail social et les enjeux de confidentialité et de secret professionnel.
Viennent ensuite la perte de compétences, de réflexion et d’autonomie intellectuelle, le manque d’utilité perçue ou l’absence de plus-value, le manque de connaissance et de maîtrise de l’outil, puis le doute sur la fiabilité, l’exactitude et la pertinence des réponses. L’impact environnemental et écologique arrive en dernière position.
Un résultat qui ne doit toutefois pas minimiser les effets environnementaux de l’IA. Comme l’a rappelé Yann Ferguson, l’IA générative mobilise des puces électroniques, des data centers, de l’eau pour leur refroidissement, mais aussi du travail humain d’annotation et de traitement des données souvent réalisé dans des pays à bas coût.
Une nouvelle « relation triangulaire »
Yann Ferguson met par ailleurs en garde contre un possible « angle mort dans les pratiques » qui pourrait apparaître si, d’un côté, les personnes accompagnées utilisent l’IA, tandis que de l’autre les professionnels refusent de l’intégrer à leurs pratiques.
L’IA imite en effet « de mieux en mieux les compétences relationnelles et sociales », explique-t-il. De plus en plus de personnes peuvent être tentées de s’adresser à un outil d’IA pour obtenir de l’aide, plutôt que de demander de l’aide à quelqu’un.
Or certains professionnels du travail social entendent préserver les gestes relationnels au cœur de leur métier. Le risque est donc de voir émerger un décalage entre leurs pratiques et celles des personnes qu’ils accompagnent si ces dernières recourent déjà à l’IA pour s’informer sur leurs droits, préparer une démarche administrative…
« Puisque les personnes accompagnées utilisent l’IA, et les professionnels aussi, il faut l’affronter », insiste Yann Ferguson. Selon lui, cette « relation triangulaire » entre le professionnel, la personne accompagnée et l’IA pourrait devenir un « nouveau geste professionnel sur lequel il faut pouvoir être formé ».
Le manifeste du LaborIA, attendu dans les prochaines semaines, doit apporter un premier cadre. Il pourra servir de base à de nouveaux chantiers notamment sur la formation.
* Le LaborIA est un laboratoire de recherche dédié à l’IA dans le travail, crée par le ministère du Travail, de la Santé et des Solidarités et l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria).
** Le Media Social est une publication du groupe Lefebvre Dalloz.
Marine DERQUENNE



