Article paru dans les ASH le 14 octobre 2026
[ENQUETE] Mus par une quête de sens et une volonté d’innover, des professionnels de terrain imaginent des lieux sur mesure, contre vents et marées et à rebours de la concentration du secteur.
En ces temps où les établissements sociaux et médico-sociaux grossissent et se concentrent, certains travailleurs sociaux décident de créer leur propre structure. À contre-courant des tutelles, qui aimeraient réduire le nombre d’opérateurs, ces professionnels expérimentés se transforment en entrepreneurs, revendiquant les vertus de cette double casquette pour leurs usagers.
Une histoire loin d’être écrite à l’avance. Ainsi, c’est à plus de 50 ans que Cécile Mamet imagine avec son collègue Michel Girard l’association G-Xiste afin d’héberger des femmes sans abri. Motif ? La fermeture, à Nantes, du lieu d’accueil dédié aux sortants de détention où elle travaillait. Rattaché à un centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa), il ne ressemblait ni à un gros hébergement collectif postcure, ni à un appartement thérapeutique isolé. Un « entre-deux » auquel Cécile Mamet n’a pas voulu renoncer, contrairement au repreneur du site. « Cette structure avait permis à certaines personnes de se remettre debout. On trouvait dommage qu’elle n’existe plus », souligne l’éducatrice spécialisée. Au point qu’à partir de 2017 elle commence à mûrir un projet dans la même veine, en le consacrant, cette fois, aux femmes sans abri. En 2020, l’association ouvre le foyer La Rivière. Une maison louée à une filiale de la SNCF, à laquelle s’est ajouté un appartement tremplin fin 2024.
Éducatrice spécialisée dans le handicap, Lise Engel ne voyait germer en elle aucune « graine d’entrepreneure » avant de fonder, avec deux collègues, 1 2 3 Tremplin, un dispositif d’accueil de journée pour enfants en situation de handicap. Elle aussi se lance à la suite de la fermeture pour raisons financières des classes « Mésanges » destinées aux mineurs porteurs de troubles du spectre autistique, fondées par un pédiatre et hébergées dans le centre pédiatrique Nord de Sarcelles (Val-d’Oise). « Ce lieu était génial, on y travaillait avec bienveillance et une motivation d’inclusion. Nous y étions formées et supervisées au quotidien selon les principes de l’analyse appliquée du comportement », souligne Lise Engel. Impossible, pour les cofondatrices, de revenir en institut médico-éducatif classique à l’issue de cette expérience.
Déterminé à maintenir la même qualité de travail – notamment éducatif –, le trio crée son propre dispositif en 2017 dans le Val-d’Oise. À présent, 1 2 3 Tremplin accueille 80 enfants par semaine en file active et les prépare à l’inclusion sociale et scolaire en milieu ordinaire. L’association compte trois sites et emploie 13 salariés. « Sans ce cadre de travail, j’aurais quitté le métier », insiste la professionnelle.
Réinventer son métier
La création d’une structure motive aussi des travailleurs sociaux libéraux à l’affût de besoins non pourvus. À l’image de Jonathan Denon. Avant de cofonder Acteiis avec sa collègue Sophie Genty, en 2022, il s’était déjà mis à son compte afin de prendre en charge les « patates chaudes ». En tant qu’indépendant, il se spécialise à l’époque dans ce public n’entrant dans aucune case, sujet à différents troubles psychiques, laissé sans solution ou pris en charge de manière trop partielle par les structures classiques. Le département des Côtes-d’Armor confie alors au tandem le suivi de jeunes en « situation complexe ». Puis leur propose, lors de la crise sanitaire, de créer une structure collective éphémère.
Le binôme saisit l’occasion et imagine ce qui deviendra Acteiis, pérennisée deux ans plus tard par un département. « On fait tout différemment, on veut innover », clame le cofondateur. Pour preuve, cette Mecs constituée en société coopérative et participative propose des places en hébergement collectif ainsi qu’en diffus pour mieux s’adapter à certaines situations. Autre particularité, Acteiis mise sur la pluridisciplinarité en travaillant avec différents professionnels du soin et de l’insertion. La structure accueille aujourd’hui 12 jeunes et 15 salariés. Un taux d’encadrement « optimal », selon Jonathan Denon : deux professionnels pour quatre jeunes.
Trouver un modèle économique
Dans ces trois associations, des membres fondateurs ont quitté l’aventure ou se sont mis en retrait. Car au travail de terrain s’ajoute l’activité de gestion. « Il faut apprendre le management, faire tourner une entreprise et rentrer de l’argent », souligne Lise Engel. Elle insiste aussi sur le rôle de l’entourage et du réseau, personnel comme professionnel, afin de progresser. « Nous avons cherché des solutions : être soutenues, formées, et bénéficier de deux dispositifs d’accompagnement », souligne-t-elle.
En se préparant au Cafdes en parallèle de la création de sa structure, Jonathan Denon s’est vite mis sur de bons rails. De son côté, Cécile Mamet, qui a été ingénieure dans une autre vie, est à l’aise avec les chiffres et le reporting. Moins avec le droit du travail ou la levée de fonds. « Nous nous sommes pris de sacrées gifles avec les financeurs privés et avons commis des erreurs de débutants, pensant qu’il fallait d’abord trouver l’argent avant d’ouvrir la maison », raconte-t-elle. D’où l’importance de s’appuyer sur un collectif et une gouvernance solide.
Si, dans le cas d’Acteiis, la reconnaissance institutionnelle a été rapide, atteindre l’équilibre économique n’est pas toujours évident. La quête de ressources financières peut absorber un quart du temps de Cécile Mamet. Les femmes accueillies étant au croisement de multiples problématiques sanitaires et sociales, elle est soutenue par différents acteurs publics (collectivités, agence régionale de santé, mission de lutte contre les drogues et conduites addictives, fonds interministériel de prévention de la délinquance et de la récidive…) et privés. « Cependant, nous n’arrivons pas à décrocher quelque chose de pérenne. Nous avons par exemple des financements grâce à nos innovations, mais on ne peut pas innover tout le temps », déplore-t-elle.
Difficultés à fidéliser
Dans ce contexte tendu, l’association, qui compte trois salariés, valorise son recours élevé au bénévolat, comptabilisé en autofinancement dans son rapport financier. Une stratégie pas forcément comprise par les salariés de passage, par ailleurs difficiles à fidéliser. « Beaucoup fuient les grosses structures en raison de leurs inconvénients. Chez nous, on ne bénéficie pas de tickets-restaurant, de salle à manger ou de voiture de fonction… En contrepartie, on y trouve de la souplesse, un intérêt intellectuel et professionnel, l’autonomie », décrit Cécile Mamet.
Les fondatrices de l’association 1 2 3 Tremplin ont opté pour un modèle économique moins dépendant des dons et échappant aussi aux normes pouvant encadrer le fonctionnement des institutions classiques. Le suivi est à la charge des familles, qui versent à l’association une partie de l’allocation d’éducation de l’enfant handicapé (AEEH). L’association bénéficie du soutien des communes pour l’achat de matériel ou le financement de formations à destination des familles ou des professionnels, et compte se développer pour gagner en confort de travail. Car les fondatrices parviennent à se dégager en partie du terrain depuis un an à peine.
Stimuler le pouvoir d’agir
Trois parcours, trois exceptions ? Difficile, faute de chiffres, de savoir si les travailleurs sociaux sont nombreux à opter pour cette voie atypique dans le champ social… Cependant, « l’entrepreneuriat s’est perdu dans le travail social », estime le consultant spécialisé dans l’économie sociale et solidaire et formateur à l’Ecole normale sociale, Sébastien Poulet-Goffard. « On parle beaucoup du pouvoir d’agir des personnes accompagnées, mais jamais de celui des travailleurs sociaux, souligne-t-il. Aujourd’hui, en formation, on les acculture peu à cette dimension entrepreneuriale de réponse aux besoins sociaux. Les associations sont vassalisées par l’État à travers les CPOM [contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens]. » Un mode de fonctionnement qui, selon lui, tend à mettre en sommeil un esprit d’entreprendre pourtant bel et bien présent…
Catherine ABOU EL KHAIR



