Article paru dans les ASH le 05/05/2026
Née des travaux de l’école de Palo Alto dans les années 1950, l’approche systémique stratégique est ancrée dans le « ici et maintenant » et une non-normativité radicale. Pour diffuser cette méthode encore peu répandue dans le champ social et médico-social, Epsilon Melia propose une formation qui vient d’être certifiée par France compétences.
Xavier est le premier à passer les portes de la petite salle aux parois vitrées. Dix fauteuils sont disposés en cercle et, ce matin-là, il décide de changer de place par rapport à la veille. Un geste en apparence anodin, auquel personne n’aurait sans doute prêté attention dans un autre contexte. Mais ici, au deuxième jour d’une formation consacrée à l’approche systémique stratégique dans le champ social et médico-social, c’est au contraire l’occasion pour la formatrice d’expliquer par l’exemple le concept de « règle relationnelle », central dans cette approche qui se focalise sur les systèmes relationnels (familial, professionnel ou social) et non sur l’individu.
« Un système va très vite créer des codes non-dits entre les personnes, ce qui a l’avantage de fluidifier les relations », explique Laurence Lesault, formatrice. Dans la plupart des cursus qu’elle assure, la règle tacite est le plus souvent de rester à la même place. Ce qui n’est pas le cas dans cette constellation. Elle en profite donc pour interroger les participants sur ce qu’ils observent au sein du système qu’ils forment. Les réponses fusent, chacun apportant des bribes que la formatrice finit par résumer : « Dans ce groupe, la règle est que chacun a le droit de prendre la même place ou d’en changer, explique-t-elle. Cela s’est régulé sans que personne n’intervienne. »
Elle poursuit son exposé : malgré leur côté facilitant, les règles relationnelles peuvent aussi devenir rigides et empêcher l’émergence d’autres modes de communication au sein d’un système, conduisant à des crispations. Pour observer ces « redondances relationnelles », Laurence Lesault enchaîne avec la diffusion d’un extrait du film Le Premier Jour du reste de ta vie (2008). Sans parole, le passage choisi est un enchaînement de plans filmant deux jeunes adultes, leur père et leur grand-père en train d’attendre dans le salon d’une maison bourgeoise qu’un sablier finisse de s’écouler. Face à l’écran devenu noir, les participants s’empressent de formuler les règles mises à jour dans ce système relationnel où l’ennui est palpable : « on reste le fils de son père » ; « il faut aller voir son grand-père, même si on n’en a pas envie ».
Actions contre-intuitives
Cette manière de déplacer le regard de l’individu vers les systèmes relationnels s’inscrit dans les travaux menés à partir des années 1950 au sein de l’École de Palo Alto, en Californie, par une équipe interdisciplinaire de chercheurs – anthropologues, psychologues, mais aussi mathématiciens et économistes. En mettant l’accent sur la communication et les interactions entre les individus et leur environnement, le postulat est simple mais révolutionnaire pour l’époque : les troubles humains sont le résultat des dynamiques relationnelles. Autrement dit, « le problème n’est pas l’individu, sinon dans le système au sein duquel il évolue », insistait Gregory Bateson, l’un des théoriciens de l’École de Palo Alto.
Ces travaux pionniers vont aboutir à l’approche systémique stratégique, à laquelle est consacrée cette formation d’Epsilon Melia nouvellement certifiée par France compétences. Une méthode connue en entreprise mais encore peu répandue dans le champ social et médico-social, à l’inverse de la systémie familiale. Tout en partageant des fondements théoriques sur la primauté des interactions et certains autres concepts, ces deux approches se distinguent : la systémie familiale va isoler la famille comme un système spécifique, quand l’approche systémique stratégique se singularise par sa non-normativité radicale. « Si un homme vient me voir pour me demander de soigner son fils homosexuel, je ne vais pas réagir en lui disant que ce n’est pas possible de tenir de tels propos à notre époque, explique Eric Waroquet, codirecteur d’Epsilon Melia, lui-même formé à cette approche. Je suspends mon jugement de valeur pour le rejoindre dans son système de pensée et comprendre comment il fonctionne. »
Pour Johanna Gilet, qui a suivi cette formation l’année dernière, c’est là que réside la puissance de cette approche : « On a souvent tendance à écouter l’autre pour répondre ou essayer de convaincre. Alors que Palo Alto, c’est s’imprégner de sa logique en partant du principe qu’il a de très bonnes raisons d’agir comme il le fait. Ça change tout. » La directrice d’EC’Lor, organisme de conseil auprès des établissements médico-sociaux, a fini d’être convaincue par cette approche après avoir elle-même éprouvé son efficacité. L’expérience s’est produite à la suite d’un départ de poste douloureux, lorsque l’équipe dont elle avait pris grand soin lui a renvoyé que c’était une bonne chose de partir. En face d’elle, un intervenant formé à l’approche systémique stratégique lui a posé alors une question qui lui a permis de porter un nouveau regard sur la situation : « L’équipe était en fait en train de me dire que je faisais bien de partir pour animer des GAP [groupes d’analyse des pratiques professionnelles, ndlr] et prendre soin des autres. Ma boule au ventre a disparu à la seconde. »
Dans l’approche de Palo Alto, le rôle de l’intervenant ou du thérapeute est d’aider la personne en souffrance à identifier le problème, l’objectif, et à décaler le regard sur la situation pour l’envisager depuis un autre point de vue. Le systémicien pourra aussi aider à identifier les tentatives de solution déjà mises en place ainsi que d’autres actions possibles, parfois contre-intuitives ou « à 180° » par rapport à ce qui avait été fait jusque-là, en adéquation avec le changement de regard porté sur le cas de figure. Le tout, en respectant toujours la « carte » ou « vision du monde » de la personne mise à mal dans le système.
De la théorie aux jeux de rôle
À l’orée des 21 jours de formation, l’exercice apparaît délicat aux yeux des participants, dont Xavier : « Il faut une méthodologie hyper-précise pour réussir à se dégager de ses propres représentations », s’exclame-t-il. La formatrice Laurence Lesault, qui a exercé trente ans comme assistante sociale et s’est formée il y a plus de vingt ans à l’approche systémique stratégique, ne dément pas : « C’est le travail d’une vie ! Ça nécessite une intention forte et de l’entraînement pour se recentrer tout le temps sur l’autre. »
Dans la salle transparente, ce début de formation suscite déjà de l’espoir : « On a trop souvent tendance à prendre une situation sous l’angle du pathos et on oublie de tenter le coup », confie une participante qui exerce comme médiatrice de parcours en santé mentale. Un peu plus loin, Charlotte explique qu’en tant qu’animatrice indépendante de GAP, ce principe de système lui a souvent semblé pertinent. « Dans mon travail, j’ai parfois les notions théoriques pour identifier ce qui se joue, mais il me manque la pratique et les outils », explique-t-elle, impatiente de passer aux choses concrètes.
Après ce socle théorique, place à l’expérimentation : chacun est invité à apporter une scène de blocage qui sera travaillée collectivement en fin de parcours. D’ici là, les participants prendront part à des jeux de rôle pour expérimenter différents positionnements au sein d’un système et mesurer les effets, parfois contre-intuitifs, qu’un changement de comportement peut engendrer sur son environnement. Ils se familiariseront aussi avec le protocole propre à l’approche systémique stratégique et manieront sa grille d’intervention.
Autant d’outils pour transformer le regard et doter les travailleurs sociaux d’une nouvelle façon d’appréhender les impasses, qu’elles surgissent au sein des équipes ou dans la relation avec les usagers. Et, au-delà du travail, se former à la systémie – quelle que soit son obédience – infuse presque toujours dans sa vie civile, « au fil des relations avec son chef, son mari, ses enfants », dit en souriant Laurence Lesault. La formatrice tout comme l’ancienne participante Johanna Gilet sont formelles : avoir découvert l’approche de Palo Alto a « changé [leur] vie ».
Expérimenter les outils de la systémie familiale
Au cours des premières sessions de travail de la formation en 32 jours consacrée à l’approche systémique à l’IRTS de Caen-Normandie, Stéphanie Jaouen invite les participants à dessiner leur « génogramme ». Outil-phare de la systémie familiale, il vise à représenter graphiquement la structure familiale, en remontant les générations et en racontant l’histoire de ses aïeux pour mettre en évidence les relations entre les différents membres de la famille, mais aussi d’éventuels schémas qui se répètent.
En proposant cet exercice, Stéphanie Jaouen cherche à ce que les travailleurs sociaux qui participent puissent expérimenter sur eux-mêmes la puissance de cet outil. Même chose avec la « carte système », destinée à représenter les positionnements et les liens de chacun au sein d’un système, qu’il soit familial, amical ou professionnel. « Si l’on est identifié comme une personne au centre et que c’est très pesant, visualiser la situation peut aider à trouver comment changer de place : en apprenant, par exemple, à dire “non” ou en arrêtant d’être une courroie de transmission des messages », complète la formatrice, qui a exercé dix ans comme éducatrice spécialisée.
PAROLES DE PROS
« Pour accompagner une personne qui rencontre des difficultés dans un domaine de sa vie (travail, parentalité, angoisses, etc.), la première chose à faire sera d’examiner sa “carte du monde”, pour comprendre toutes ses représentations, ses croyances, ses valeurs. A partir de là, on va proposer des recadrages et expérimenter d’autres comportements. »
Laurence Lesault, formatrice
Adèle CAILLETEAU



