Article paru dans les ASH le 9 décembre 2025
Les affres de l’exil, le regard de la société sur le handicap ou la dureté de la rue ont mené toutes ces femmes et ces hommes au travail social. Chacun d’entre eux a su, à sa manière, faire de cette adversité une force au service des autres. Témoignages.
Médiateur psychosocial à L’Espace, lieu d’accueil, d’expression et d’échange ouvert aux personnes concernées par la migration, de l’Orspere-Samdarra (Observatoire santé mentale, vulnérabilités et sociétés).
Je suis né en Érythrée. Mon arrivée en France, après un long parcours d’exil, a été marquée par l’insécurité, la solitude, mais aussi par la rencontre avec des bénévoles. Ils ont rapidement vu que je maîtrisais plusieurs langues (tigrigna, tigré, amharique, arabe, anglais) et m’ont proposé de les aider comme interprète lors de maraudes. C’était pour moi une façon d’aider à mon tour.
Très vite, on m’a suggéré de devenir interprète. Cette idée m’a plu : je connaissais les difficultés à faire entendre son histoire à des institutions, parfois à cause d’interprètes mal formés ou malveillants. Je voulais devenir un « bon interprète », digne de confiance. Cela m’a demandé d’apprendre le français, mais aussi de comprendre que traduire, ce n’est pas seulement passer d’une langue à l’autre.
Les aider à se faire entendre
Être interprète-pair, c’est intervenir dans des lieux parfois associés à nos propres parcours : préfectures, centres d’hébergement, associations. Je connais les émotions que vivent ceux qui racontent leur histoire encore et encore, face à des professionnels. Mon rôle est de les aider à se faire entendre, sans trahir leur parole ni l’adapter. Un silence, un mot, un geste n’ont pas le même sens selon les cultures. Il faut parfois expliquer ces différences. C’est pourquoi j’ai suivi une formation universitaire en médiation interculturelle, pour mieux comprendre ce qui se joue dans ces échanges.
Un jour, j’ai interprété pour un homme parlant ma langue. Il répondait à côté, m’injuriait. J’ai cru qu’il se moquait de moi. En réalité, il souffrait de troubles psychiques. Je n’avais pas les clés pour comprendre son discours. Cette expérience m’a marqué. J’ai compris que je devais aussi me former à la santé mentale et apprendre à ne pas prendre les réactions de l’autre comme un affront personnel. Ce jour-là, j’ai compris qu’écouter vraiment demande du recul.
Depuis 2020, je suis médiateur psychosocial à L’Espace, un lieu porté par l’Orspere-Samdarra, ouvert aux personnes migrantes à Lyon. On y parle six langues. Il n’y a pas d’inscription, pas de jugement, juste un accueil. Les personnes peuvent venir, rester, repartir, sans devoir se justifier. On y organise des ateliers, des temps d’échange, des espaces réservés aux femmes. Tout repose sur deux principes : la confidentialité et la liberté. Mon expérience me permet de comprendre combien un regard, une question intrusive ou une mauvaise traduction peut blesser.
Créer du lien
Chaque semaine, j’accompagne des personnes qui, comme moi, sont passées par l’exil. Lors des premiers accueils, je demande simplement un prénom, sans insister sur la trajectoire. Chacun choisit ce qu’il veut partager. Parfois, je raconte une histoire pour créer un lien, évoquer un tabou, ouvrir un espace de parole. La langue ne doit jamais être un obstacle : on trouve toujours une manière de se comprendre.
En relisant mon parcours, je me rends compte du chemin parcouru : de personne exilée à intervenant. Je puise dans mon histoire une force pour accompagner les autres. Mais chaque rencontre me transforme aussi. J’essaie d’écouter vraiment, non pour répondre, mais pour comprendre, car je sais la violence du sentiment d’incompréhension. Je suis fier aujourd’hui d’être là, à L’Espace, aux côtés de celles et ceux qui ont besoin d’un lieu pour souffler, parler, être simplement eux-mêmes. Et je n’oublie pas ceux qui, hier, m’ont tendu la main – et m’ont appris à tendre la mienne à mon tour.
Aman MOHAMAD SAÏD



