Article paru dans le Média Social le 20 octobre 2026
L’intelligence artificielle fait désormais partie du quotidien des écoles en travail social. Lors d’une journée organisée le 13 octobre par l’Unaforis, formateurs, directeurs et professionnels ont partagé leurs expériences et leurs interrogations sur ses usages, de la pédagogie à l’évaluation des étudiants.
À l’écran, Marcel Jaeger, président de l’Union nationale des acteurs de formation et de recherche en intervention sociale (Unaforis), prend la parole. Du moins en apparence : la vidéo a été générée à l’aide de l’intelligence artificielle (IA), qui reproduit son visage et sa voix. Une démonstration très concrète des possibilités offertes par ces outils.
« Est-ce qu’on est avec l’IA sur autre chose que la simple innovation technologique ? », questionne Marcel Jaeger. « Ce genre d’exercice suscite du doute. […] Comment la frontière entre l’image et la réalité va-t-elle se générer ? »
C’est précisément à ces bouleversements que l’Unaforis consacrait une journée de réflexion, le 13 octobre. Initialement prévue à l’IRTS de Montrouge, celle-ci a finalement été déplacée dans les locaux de l’Unaforis en raison du blocage des établissements de formation en travail social (EFTS). Elle a réuni 35 personnes sur place et près de 90 autres en visioconférence.
Après avoir interrogé en février dernier l’avenir des formations en travail social à l’horizon 2030, l’Unaforis pousse cette fois la réflexion jusqu’en 2040, autour de la question de l’IA. Déjà largement utilisée par les étudiants et les professionnels, elle bouscule les pratiques pédagogiques, l’évaluation mais aussi l’organisation des établissements.
Une IA déjà largement utilisée
« Qui n’a jamais utilisé l’IA ? », demande Yann Regard, directeur général adjoint de l’IRTS Hauts-de-France et représentant du CerSo. Personne, alors que 18 mois auparavant, environ un tiers de la salle aurait encore levé la main, observe-t-il.
Dans les organismes de formation, l’IA est notamment arrivée par les apprenants. « Les étudiants se servaient de l’IA de manière anarchique », lance Arnaud Ravillard, chef de projet du développement de la numérisation à l’IRTS Île-de-France Montrouge.
Pour Stéphane Le Gal, directeur de projet au sein du Groupe Alixio, l’IA est une « accélération technologique » inédite, qui touche « 100 % de la chaîne de valeur » et « impose de se réinventer ». « Je n’ai pas eu le souvenir d’avoir une rupture qui entraînait tant d’impact sur la chaîne des acteurs », ajoute-t-il.
Au contraire, Manuel Pélissié, directeur général de l’IRTS Parmentier, estime que « de l’expérience de ces dernières années, j’ai connu trois éléments largement aussi importants : le Covid, Parcoursup et le Ségur pour tous. »
Comment évaluer les étudiants
Pour Valérie Wolff, responsable du département recherche au sein de l’Afris-Eseis (École supérieure européenne de l’intervention sociale) de Strasbourg, l’arrivée de l’IA conduit à interroger « ce que nous enseignons, la manière dont nous enseignons, ce que nous évaluons et le rapport au savoir ».
« Si l’IA peut créer une formation en quelques minutes, qu’est-ce qui fait aujourd’hui la plus-value du formateur ? », interroge-t-elle aussi. Sa valeur ne disparaît pas, mais « se déplace » : là où l’IA peut expliquer, reformuler, synthétiser, produire des exercices ou générer des contenus, « le formateur contextualise, problématise, accompagne, confronte et développe l’esprit critique. »
L’une des premières choses à faire ? Cadrer l’usage de l’IA. À L’Eseis, elle explique qu’ils ont choisi de le faire à travers un « cadre d’usage » pour les professionnels (de nature éthique) et « une charte » (symbolique) pour les étudiants. Ces derniers peuvent donc utiliser l’IA mais en précisant laquelle ils ont utilisée, pour quelle tâche, ce qu’ils ont vérifié, les limites qu’ils ont identifiées et ce qui relève de leur propre travail.
L’objectif est de passer « de la suspicion à la traçabilité et à la responsabilité ». Si l’IA n’est pas autorisée, d’autres formes d’évaluation doivent être privilégiées, ajoute-t-elle, comme des oraux, des mises en situation, des exercices d’explicitation du raisonnement, des analyses réflexives ou des devoirs sur table.
Former à l’IA
Par ailleurs, pour accompagner le développement de l’IA, Yann Regard estime qu’il faut partir des besoins professionnels, choisir l’outil adapté, définir une politique pour les données sensibles, former les professionnels pour passer du « faire faire » au « faire avec », puis poser un cadre d’usage avec les représentants des salariés.
Valérie Wolff souligne qu’à l’Eseis, les formateurs et les enseignants ont été formés à l’IA pour l’utiliser dans leur environnement de travail et les étudiants « ont été formés à un usage critique et responsable ». Selon elle, l’enjeu est de « ne pas seulement former à l’IA mais [d’apprendre à] juger ses productions ».
« J’ai commencé mon métier il y a 25 ans avec un tableau noir et une craie, et aujourd’hui, je produis des modules grâce à l’IA », ajoute Arnaud Ravillard. Il estime que les organismes ont une « certaine responsabilité de faire monter en connaissance les formateurs et les étudiants sur l’usage de l’IA. Former à l’IA, ce n’est pas forcément convaincre, mais faire monter en compétences les équipes de formateurs pour qu’ils sachent de quoi on parle », ajoute-t-il.
Une « économie de recrutement »
Outre la pédagogie, l’IA est aussi utilisée dans l’organisation des établissements : Manuel Pélissié a présenté une expérimentation menée en 2026, à l’IRTS Parmentier, sur les admissions du pôle des formations de niveau 6, qui leur a permis « une économie de recrutement ».
« On a traité 3 500 candidatures avec une extraction automatique des données de Parcoursup, une précotation des dossiers par l’IA, sous contrôle humain de formateurs et dans un cadre respectueux du RGPD », précise-t-il.
« Les formateurs valident les notes des dossiers, renseignent les notes des oraux, le tableau de suivi agrège les résultats et établit le classement. Cette simplification nous a permis d’éviter l’embauche de deux intérimaires à temps plein pendant deux mois. », explique-t-il. « C’est un effet économique tangible sans transfert de responsabilité d’évaluation à l’IA ».
L’établissement a également sollicité ses équipes pour identifier les tâches administratives qui pèsent le plus sur leur quotidien et celles qui pourraient être simplifiées dans le but de « rendre du temps aux équipes pour leur mission et améliorer leurs conditions de travail ».
Marine DERQUENNE



