Article paru dans le Média Social le 2 avril 2026
Dans une thèse consacrée aux adolescents placés, la sociologue Fanny Westeel analyse comment leur intimité se construit sous le regard constant de l’institution, des professionnels et des pairs. Un cadre contraint qui pèse sur leur identité et leurs relations.
Fanny Westeel a longuement enquêté et entendu des adolescents de 11 à 17 ans dans plusieurs services d’hébergement collectif : une maison d’enfants à caractère social (Mecs), un séjour de rupture et un service d’accueil de jour.
Dans sa thèse intitulée « Intimités sous contraintes – Ethnographie d’une jeunesse placée en protection de l’enfance », elle a notamment analysé les quatre types d’intimité – corporelle, relationnelle, biographique et émotionnelle – chez cette population de jeunes dont les conditions de vie rendent l’intimité difficile à construire et protéger. Entretien avec la chercheuse du centre Max Weber.
En quoi l’intimité des adolescents placés est-elle entravée, « sous contrainte » selon vos mots ?
Fanny Westeel : D’abord, l’intimité des adolescents placés est sous contrainte en raison du regard éducatif, c’est-à-dire du regard des professionnels de la protection de l’enfance qui les accompagnent au quotidien, et qui, du coup, fait peser sur leurs pratiques quotidiennes, parmi lesquelles des pratiques intimes, un regard, disons, quasi-permanent. Regard qui vise à évaluer l’autonomisation du jeune, sa progression dans le suivi, etc. Cette contrainte-là est légitimée par le cadre de l’intervention en protection de l’enfance.
Leur intimité est par ailleurs contrainte par la coprésence des autres jeunes placés : une autre contrainte sur les pratiques intimes, puisque les jeunes ne choisissent pas avec qui ils ou elles vivent. C’est principalement pour cela que je parle d’intimité sous contrainte : en raison de la coprésence éducative et juvénile autour d’eux et avec eux.
Vous observez que les remarques faites à ces adolescents sont perçues par les professionnels comme « un étayage, une aide ou un accompagnement socio-éducatif », et comme « une contrainte » par les ados. Quelle différence avec le rapport classique parent/adolescent ?
F. W. : Selon moi, la principale différence par rapport au milieu dit ordinaire, c’est que les adolescents placés font l’objet d’un regard permanent. Ce regard relève des informations précises sur leurs pratiques intimes quotidiennes : le corps, les relations qu’ils entretiennent, le rapport à leurs émotions. Mais surtout, ces informations sont ensuite constituées comme des éléments qui vont nourrir des écrits éducatifs et potentiellement influencer leur trajectoire dans les dispositifs de placement.
Pour moi, la principale différence est là : le regard posé sur leur intimité a des conséquences en termes de prise en charge. Par exemple, cela peut permettre ou non d’accéder à un appartement en autonomie, ou à un dispositif jeune majeur. Le simple fait de relever des éléments sur l’hygiène peut constituer un indicateur pour les professionnels : que l’adolescent n’est pas prêt, qu’il n’est pas autonome, ou au contraire qu’il peut accéder à un logement autonome.
Cette intimité est également dévoilée à un moment donné à d’autres services, à d’autres professionnels, assez librement d’ailleurs…
F. W. : Exactement. Elle circule largement d’un professionnel à l’autre et d’un service à l’autre, et parfois même d’un bout à l’autre de la France. C’était particulièrement perceptible dans les écrits transmis au séjour de rupture, qui reçoit des jeunes venus de tout le pays. Il y a donc des bouts de leur intimité, notamment biographique, qui circulent entre les mains de professionnels qu’ils ne connaissent pas. Pour les jeunes, c’est la sensation d’être dépossédés d’une part de leur intimité.
Est-ce que le fait d’être un ado placé vient invisibiliser le fait d’être « un ado tout court » ?
F. W. : Oui, dans certaines pratiques éducatives. Notamment sur l’hygiène du corps, il me semble qu’il y a des représentations sociales qui renvoient à l’image de jeunes dont la socialisation serait défaillante. Cela peut prendre beaucoup de place dans les pratiques : par exemple se dire qu’il faut particulièrement être vigilants sur l’hygiène, sur la présentation de soi de ces jeunes-là, parce qu’ils sont placés.
Il y a aussi, de manière saillante, la question du genre et de l’âge. Les pratiques intimes sont des manières pour les adolescents de faire valoir des identités, notamment de genre. Par exemple lorsqu’ils choisissent une tenue, ou lorsqu’ils affirment qu’une relation amoureuse est importante. C’est aussi une manière d’affirmer un âge, de montrer qu’ils ne sont plus des enfants.
Mais ces identités font l’objet d’interventions genrées de la part des professionnels. Par exemple, demander à un garçon de se raser pour être présentable pour un stage renforce une certaine représentation de la masculinité. Comme demander à une fille de s’épiler renforce certaines normes de féminité. Les travailleurs sociaux font valoir des normes de ce qu’est une « bonne » manière d’être un garçon ou une fille. Mais il faut nuancer : tous les éducateurs ne font pas pareil, et tous les jeunes ne sont pas « passifs ». Le quotidien des lieux de placement est fait de négociations permanentes. Les jeunes négocient beaucoup pour faire valoir leurs choix.
Quels impacts cette intimité sous contrainte a sur les jeunes ?
F. W. : Il y a des impacts très concrets. Par exemple, dans les lieux de placement, on ne peut pas inviter quelqu’un de l’extérieur. Donc à un âge où inviter des amis est une pratique ordinaire, c’est ici impossible. Cela fragilise leur capital social et leurs réseaux de relations. D’ailleurs, à l’âge adulte, on observe souvent que les anciens enfants placés ont des réseaux beaucoup plus faibles que la population générale. Il y a aussi la question de la sexualité. Les jeunes en parlent et les éducateurs s’en saisissent souvent pour faire de l’éducation à la sexualité, mais selon des logiques genrées. Par exemple, encourager les garçons à parler de leurs conquêtes sur le ton de la plaisanterie, et inviter les filles à la prudence et à la responsabilité. Ces traitements différenciés ont évidemment des effets sur leur expérience de la sexualité.
Une des conclusions de cette recherche est que ces entraves, en plus de l’histoire familiale difficile, participent à perturber la construction des jeunes.
F. W. : Oui, cela a des effets sur la construction de leur individualité. Le fait de contrôler l’intimité a des effets sur la manière dont ils se perçoivent : leur identité de genre, d’âge, de classe, et le fait d’être considérés comme usagers d’une politique sociale stigmatisante. Il y a cependant de la réflexivité de la part des travailleurs sociaux sur cet état de fait, mais l’état actuel très dégradé de la protection de l’enfance (manque de temps, de moyens, turn-over élevé) ne permet pas de bousculer les choses pour le moment.
L’intimité sous 4 aspects
Les quatre types d’intimité étudiés par Fanny Westeel sont les suivants :
- L’intimité corporelle, qui renvoie aux pratiques d’hygiène et d’entretien du corps, ainsi qu’aux techniques corporelles de présentation de soi (par les vêtements, le maquillage, la coiffure, l’épilation ou le rasage).
- L’intimité relationnelle, qui renvoie aux pratiques amoureuses, sexuelles, amicales mais aussi aux affinités et inimitiés entre jeunes.
- L’intimité biographique, qui a trait à l’histoire familiale des adolescents et adolescentes. Elle est notamment contenue dans les dossiers personnels constitués par les professionnels de la protection de l’enfance tout au long de la trajectoire institutionnelle.
- L’intimité émotionnelle, qui renvoie aux ressentis, affects et émotions, à l’expression et à la gestion notamment de la colère ou de la tristesse adolescente.
Elsa GAMBIN



