S'interroger sur l'intérêt supérieur de l'enfant

« Ne parlons plus de l’intérêt supérieur de l’enfant ! »

Article paru dans Le Média social le 27 mars 2026

Lors des Journées nationales de l’Anmecs, organisées du 25 au 27 mars à Épinal, la juriste belge Anne-Catherine Rasson a livré une lecture critique du concept d’intérêt supérieur de l’enfant. Elle appelle à un changement de paradigme, au profit d’une approche fondée sur les droits effectifs des enfants et leur participation aux décisions qui les concernent.

À Épinal, devant 560 professionnels de la protection de l’enfance réunis pour les Journées nationales de l’Association nationale des maisons d’enfants à caractère social (Anmecs), Anne-Catherine Rasson n’a pas hésité à bousculer un principe pourtant central des pratiques : celui de l’intérêt supérieur de l’enfant. « Concept star », selon ses mots, il n’en demeure pas moins profondément ambivalent selon elle.

Docteur en droit, maîtresse de conférences et chargée de recherches à l’université UCLouvain mais aussi directrice adjointe d’une structure équivalente à une Mecs en Belgique, la chercheuse a rappelé les fondements juridiques de cette notion, consacrée par la Convention internationale relative aux droits de l’enfant (CIDE) du 20 novembre 1989. Son article 3.1 dispose que « l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale » dans toute décision le concernant.

Cette même convention instaure également un droit fondamental, souvent relégué au second plan : celui de la participation. L’article 12 reconnaît en effet à l’enfant « le droit d’exprimer librement son opinion », laquelle doit être prise en considération.

« Un droit qui reste encore assez peu respecté », regrette Anne-Catherine Rasson, soulignant que les enfants sont encore trop rarement consultés dans les décisions qui les concernent directement.

Une société infantiste

Pour la juriste qui a consacré sa thèse de doctorat à ce sujet, la révolution portée par la CIDE – la reconnaissance de l’enfant comme sujet de droits – est loin d’être aboutie.

« Les enfants subissent encore aujourd’hui de nombreuses discriminations et violations de leurs droits, uniquement en raison de leur âge et de leur statut », observe-t-elle. La faute, à notre société « adultiste » ou « infantiste », dans laquelle la parole et les droits des enfants demeurent minorés.

Cette notion, conceptualisée sous le terme de « childisme » dans les années 1970 aux États-Unis, recouvre l’ensemble des discriminations, des violences ou du mépris à l’égard des enfants. Il existe plusieurs dénominations : adultisme, âgisme, misopédie, infantisme, enfantisme…

« Les droits des enfants sont moins pris au sérieux, pointe Anne-Catherine Rasson. On leur renvoie aussitôt leurs devoirs, ce que l’on ne ferait pas pour d’autres groupes discriminés comme les femmes, les personnes en situation de handicap ou les personnes racisées. »

Un principe régulièrement instrumentalisé

Dans le prolongement de ce constat, la juriste met en lumière l’ambivalence de la notion d’intérêt supérieur de l’enfant qui a été, par le passé, utilisée à plusieurs reprises de manière abusive : « Au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant, on a aussi justifié des violences éducatives ordinaires », souligne-t-elle.

Un principe « régulièrement manipulé, instrumentalisé », qui peut alors légitimer des décisions davantage guidées par des logiques adultes que par le respect effectif des droits des enfants — y compris dans le champ de la protection de l’enfance.

D’où la nécessité de garantir la participation réelle des enfants aux décisions qui les concernent, mais aussi, en tant que professionnels, de s’interroger sur ses propres représentations, notamment à l’égard des familles en situation de grande précarité par exemple. « Éloigner un enfant de sa famille sous prétexte de pauvreté est une violation des droits », rappelle Anne-Catherine Rasson.

La juriste plaide pour un déplacement du regard. « Ne parlons plus de l’intérêt supérieur de l’enfant », lance-t-elle, appelant à recentrer les pratiques sur le respect effectif des droits de l’enfant.

Dans un contexte de fortes tensions structurelles, en France comme en Belgique, Anne-Catherine Rasson invite les acteurs de la protection de l’enfance à revenir à des balises fondamentales « pour tenir le coup et réenchanter les pratiques », à savoir respecter les droits des enfants, déconstruire les mythes et les croyances, se rappeler de notre propre vulnérabilité et celle des enfants, et donner davantage de poids à leur parole.

Projet de loi du gouvernement : l’Anmecs prudente

Suite à l’annonce du projet de loi sur la protection de l’enfance le 24 mars par la ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, Stéphanie Rist, le président de l’Anmecs, Alain Vinciarelli, affiche une certaine réserve : « Une fois de plus, on n’est pas au rendez-vous », regrette-t-il.

Selon lui, le texte privilégie avant tout le renforcement des contrôles, des inspections et des attestations d’honorabilité. « On continue de penser que les difficultés rencontrées en Mecs se régleront par davantage de contrôle », pointe-t-il. Pour le responsable associatif, les priorités sont ailleurs. « Nous savons ce qu’il faudrait faire », insiste-t-il, citant en premier lieu la nécessité de fixer un taux d’encadrement minimum en Mecs.

Une mesure jugée indispensable pour répondre aux tensions persistantes sur le terrain et améliorer concrètement les conditions d’accueil et d’accompagnement.

Aurélie VION

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