Séverine Adeline pour la justice restaurative

Séverine Adeline, au cœur du dialogue entre victimes et auteurs

Article paru dans le Média Social le 16 janvier 2026

Notre série « En quête de sens » s’intéresse à la trajectoire singulière de travailleurs sociaux désireux de partager leurs enthousiasmes ou leur travail hors normes. Séverine Adeline, conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation à Caen, s’est formée en 2021 à la justice restaurative. Pour elle, ces dispositifs ouvrent un espace de dialogue rare entre victimes et auteurs, où la parole devient un outil de réparation.

Au centre pénitentiaire de Caen, Séverine Adeline se souvient encore de sa stupéfaction. Face à elle, un homme incarcéré, auteur d’infraction, qu’elle accompagne pour la première fois dans le cadre d’une mesure de justice restaurative.

« J e n’avais jamais entendu un auteur parler comme ça, avec autant d’authenticité, d’émotion. Dans cet espace et ce temps créés, je le voyais réfléchir, cheminer. Ce qui se passait là, c’était différent de mon travail habituel de Cpip. »

Elle, qui depuis 2003 exerce comme conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation (Cpip), découvre une autre façon d’accompagner les personnes placées sous main de justice.

Trouver du sens au-delà de la sanction

Titulaire d’une maîtrise en carrières judiciaires et sciences criminelles obtenue en 1998, Séverine Adeline se destinait d’abord à la magistrature. Mais la première fois qu’elle assiste au travail d’un juge d’application des peines, elle change d’avis : « Il était tellement débordé qu’il parlait de dossiers et non de personnes. J’ai su que je voulais travailler autrement, sur le terrain, avec les auteurs d’infractions. »

Après un premier poste comme agente de justice à Châteauroux en 2000, elle obtient son diplôme de Cpip, travaille à la maison d’arrêt de Compiègne, puis rejoint le Spip de Caen en 2006.

Aujourd’hui, elle n’exerce plus qu’en milieu ouvert. « J’y trouve plus de sens à ce travail : l’emprisonnement ne garantit pas la réduction de la récidive. En détention, on n’est pas assez nombreux pour accompagner efficacement les personnes. »

La place oubliée des victimes

Quand elle découvre la justice restaurative, en 2015, Séverine Adeline se questionne depuis longtemps sur la place des victimes dans la justice pénale. « Pour moi, c’était un grand manque. À force de travailler avec des auteurs qui banalisent souvent les faits, on finit peut-être par se faire embarquer dans cette minimisation. Ça fait du bien de replacer le curseur, d’écouter les victimes. »

La justice restaurative lui semble alors une évidence. Elle propose un espace de dialogue entre victimes et auteurs, dans un cadre strictement encadré et sécurisé.

Séverine se forme pour animer deux types de dispositifs : les rencontres condamnés-victimes (des groupes de parole réunissant des auteurs et des victimes d’une même infraction mais sans lien entre eux) et des médiations restauratives, qui concernent deux personnes liées par une même affaire : « On les accompagne aussi longtemps qu’il le faut, individuellement, pour aller vers un échange. »

« Je me suis sentie à ma place »

Pendant plusieurs années, sa demande de formation à la justice restaurative est refusée. Finalement, elle l’obtient en 2021. « Ces deux modules d’une semaine m’ont profondément bousculée. Un mot revenait sans cesse : humain. Là, je me suis sentie à ma place. »

Ce qui la touche particulièrement, c’est le changement de posture. « Dans ces dispositifs, les professionnels ne sont pas des sachants. On écoute, on accompagne les personnes à aller au bout de leur courage et mener une discussion importante. Elles sont au centre de leur histoire. »

Convaincue, Séverine Adeline reçoit carte blanche pour déployer la justice restaurative sur son territoire normand. « J’ai obtenu une décharge de 30 % pendant un an pour, c’est rare. »

Elle crée alors un comité de pilotage rassemblant magistrats, avocats, associations d’aide aux victimes, Cpip, soignants et universitaires. En 2022, une convention de partenariat et un cahier des charges sont signés.

Trois ans et demi de travail acharné

« J’ai fait tellement de réunions de sensibilisation à la justice restaurative que ça me donne le vertige ! », sourit Séverine Adeline, qui conçoit alors aussi des flyers, des affiches, organise un théâtre-forum.

Le film Je verrai toujours vos visages contribue ensuite à faire connaître cette démarche. « Ça a été trois ans et demi de travail acharné, sur mon temps de travail mais aussi personnel. Oui, ça a été une concession pour ma famille. Mais j’étais prise dedans et je voulais que ça marche ! »

La Cpip finit par démissionner de sa mission de coordination en 2025 « Je n’avais plus de temps dédié, pas de budget, pas de supervision technique pour les animatrices. Ce n’était pas une priorité de l’administration. » Elle vit alors une période difficile. « J’avais du mal à lâcher, je m’étais tellement investie… ».

Continuer à apprendre et à transmettre

Mais la professionnelle reste très motivée par la pratique de médiation. Elle poursuit des formations, notamment auprès de l’Institut français pour la justice restaurative (IFJR), d’EPG formation et de spécialistes québécois comme Serge Charbonneau et Catherine Rossi. En septembre 2024, elle effectue un stage de quinze jours à Montréal, au sein d’ÉquiJustice.

« Au Spip de Caen, 9 Cpip sur 58 sont formés à la justice restaurative : c’est beaucoup. La plupart accompagnent une ou deux personnes par an, du fait de l’absence de décharge. Moi j’ai pu en accompagner 20 en trois ans. » La technique de l’approche relationnelle continue de la passionner.

« En entretien de Cpip, j’ai un temps d’accompagnement limité, des objectifs. Ma mission, c’est d’amener la personne au changement pour réduire la récidive. En justice restaurative, je vais au rythme des personnes. Je ne dirige rien, je ne pose aucun mot à la place de la personne. Pas de reformulation, de synthèse, de reflets. Je l’amène à être la plus claire possible ».

« Une brique nécessaire à mon travail »

Aujourd’hui, Séverine Adeline s’inquiète du devenir de la justice restaurative. « Certains magistrats pensent qu’après le procès, tout est réglé, que réunir victime et agresseur serait délétère. Mais quand je leur explique le cadre, la sécurité, la place de chacun, beaucoup deviennent soutenants. »

Elle entend aussi les doutes de ses collègues : « On me dit : “On a déjà trop de travail, quelle est ta légitimité à t’occuper des victimes ?” ». Pourtant, depuis 2022, la justice restaurative fait partie des missions de l’Administration pénitentiaire. « Les demandes de victimes et d’auteurs sont nombreuses, mais il manque les moyens. »

La professionnelle « rêve d’un monde où justice répressive, réhabilitative et restaurative cohabiteraient ». Elle repense à Jeanne, victime de viol. « Elle a traversé toutes les étapes : dépôt de plainte, médecine légale, procès, mais n’a jamais eu l’occasion de s’exprimer vraiment. Je sais le poids des mots qui renferment, qui empoisonnent. Après, on lui a dit : le violeur a été condamné, oublie maintenant ! Eh bien non. Avec la justice restaurative, j’ai envie qu’on lui propose une autre voie ».

Séverine Adeline a partagé son expérience de la justice restaurative lors d’un TEDx à Caen.

Audrey GUILLER

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