Article publié dans les ASH le 19 janvier 2026
[INTERVIEW] Créée en janvier 2026, la Société des médecins référents protection de l’enfance entend représenter les médecins chargés de coordonner la prise en charge sanitaire des enfants confiés à l’ASE. Cette fonction, inscrite dans la loi de 2016, est encore insuffisamment mise en place dans les départements. La présidente de l’association, Fadia Matta-Regimbau en décrypte les enjeux.
Médecin référent protection de l’enfance au département des Hauts-de-Seine depuis 2023, Fadia Matta-Regimbau a été élue à la tête de la toute nouvelle Société française des médecins référents protection de l’enfance (SFMRPE). Elle présente les enjeux de l’association, d’ores et déjà engagée dans les travaux en cours sur le parcours coordonné renforcé.
Fadia Matta-Regimbau : C’est une fonction créée par la loi du 14 mars 2016, qui a fait l’objet d’un décret d’application quelques mois plus tard, le 7 novembre. Sa vocation initiale est née d’un constat : les médecins voient toute la population générale. Mais très peu d’entre eux sont à l’origine d’informations préoccupantes ou de signalements.
Beaucoup hésitent à rédiger un écrit parce qu’en plus des préoccupations classiques du travail social, ils sont contraints par le code de déontologie, par le code pénal… Selon un rapport du Sénat en 2014, seuls 2 à 5 % des signalements émanaient à l’époque des médecins.
La création d’un médecin référent dans chaque département avait donc pour objectif de les accompagner dans le repérage des enfants en danger. Ce médecin référent joue ainsi un rôle de trait d’union entre les services départementaux – aide sociale à l’enfance (ASE), protection maternelle et infantile (PMI) – et les médecins de ville, hospitaliers, de santé scolaire, etc. qui peuvent le contacter pour les situations d’enfants en danger.
Il est donc, naturellement, le médecin référent de la cellule de recueil des informations préoccupantes (Crip). Celle-ci va pouvoir l’interpeller dès qu’elle reçoit un écrit émanant d’un confrère, pour mieux caractériser la situation et déterminer si, d’un point de vue médical, elle comporte un motif de gravité supplémentaire.
A ces missions, s’ajoute la nécessité de coordonner le parcours santé mis en place pour les enfants protégés et d’apporter une expertise, de sensibiliser et former les acteurs de territoire en lien avec les enfants (professionnels de santé, travailleurs sociaux, etc.).
Pourquoi créer aujourd’hui la Société française des médecins référents protection de l’enfance ?
Pour plusieurs raisons. D’abord, on a encore du travail pour faire connaître ce métier, auprès des départements comme des professionnels. Aujourd’hui, selon notre recensement – qui doit être assez exhaustif –, il existe 52 médecins référents protection de l’enfance (MRPE) en France. Certains départements n’ont pas investi la fonction malgré l’obligation légale. D’autres ne parviennent pas à recruter.
Ensuite, il est intéressant d’avoir une communauté de pairs. Quand on prend un poste de MRPE, il faut souvent faire un diagnostic du territoire, évaluer ce qui existe, s’inspirer de ce que d’autres départements mettent en place. Or on est souvent seul. Nos uniques pairs sont ceux des autres départements.
C’est en partageant nos travaux, nos actions, nos outils collectifs, qu’on progressera et qu’on fera connaître les besoins en santé particuliers des enfants protégés.
Enfin, notre association entend mener un travail de plaidoyer pour améliorer les projets en cours sur la santé des enfants de l’ASE. Elle veut faire entendre dans le débat public l’enjeu que représentent les conséquences des violences intrafamiliales sur la santé des enfants. Rappelons qu’ils perdent 20 ans d’espérance de vie par rapport à la population générale.
Quelles seront justement vos priorités d’action en matière de plaidoyer ?
Nous avons rencontré la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS), avec laquelle nous sommes convenus de nous voir une fois par trimestre. Cette prise de contact a permis d’aborder entre autres le parcours coordonné renforcé (dispositif qui doit se substituer aux expérimentations Pégase et Santé protégée, ndlr). On s’en réjouit. Ce dispositif est une avancée notable pour améliorer la santé des enfants. Mais nous avons aussi des inquiétudes sur plusieurs points, qu’on a pu faire entendre.
La première porte sur la nécessaire reconnaissance d’un besoin de temps médical accru pour les enfants ayant vécu des maltraitances et des négligences. Notamment pour la consultation permettant un bilan complet à l’arrivée de l’enfant à l’ASE, puis chaque année. Fondatrice pour la suite de la prise en charge, elle nécessite un temps long – pas seulement 15 minutes – et un travail de réseau important.
Ces consultations doivent être valorisées comme « très complexes » pour la consultation initiale puis « complexe » pour les suivantes. On espérait ainsi que le tarif allait être aligné sur celui de Santé protégée (environ 60 € pour le premier bilan puis 45 € pour les suivants).
Or le projet actuel semble prévoir que seul le tout premier bilan de santé serait reconnu comme complexe, mais pas les bilans suivants. La DGCS a entendu que c’était un gros frein pour la prise en charge des enfants. Même s’il ne devrait pas y avoir de modifications sur ce point dans le texte réglementaire à venir.
Autre sujet : les montants alloués pour les consultations auprès de spécialistes…
Notre seconde inquiétude porte sur les prises en charge, ensuite, auprès des différents professionnels. Avec Santé protégée, une enveloppe budgétaire de 430 € permettait de couvrir les soins non pris en charge, ou partiellement, par la sécurité sociale. Ce forfait annuel était mutualisable pour l’ensemble des enfants du département.
Si l’un d’entre eux avait besoin de 40 séances avec un psychomotricien, il le pouvait parce qu’en parallèle, d’autres enfants avaient moins de besoins médicaux. Or cette enveloppe devrait disparaître au profit d’un montant arrêté pour la psychomotricité et la psychologie. Avec la même difficulté de pouvoir trouver suffisamment de professionnels au vu des tarifs pratiqués.
Nous attendons également de connaître les moyens alloués à la coordination du parcours de santé coordonné et renforcé.
Le texte à venir nous en dira plus. Nous souhaitons garder les discussions ouvertes s’il est besoin de le faire évoluer, tant l’enjeu est grand pour améliorer l’état de santé des enfants protégés. Notre objectif s’inscrit dans la durée : il s’agit de ne pas laisser les vulnérabilités de l’enfance ou de l’adolescence les suivre à l’âge adulte.
Propos recueillis par David PROCHASSON



