Article paru dans les ASH le 16 mai 2025
[INTERVIEW] L’an dernier, la ville d’Epinay-sous-Sénart (Essonne) a fait labelliser l’un de ses quartiers comme Territoire zéro chômeur de longue durée. En mars 2025, son entreprise à but d’emploi, Nouvel’R, a signé seize premiers CDI avec des personnes privées d’emploi. Ces salariés recyclent du textile et du bois en vêtements, meubles, et autres goodies, assurent des prestations de restauration, ainsi que des missions de communication ou d’animation auprès des habitants.
Conseillère en économie sociale et familiale de formation, Patricia Das Neves est cheffe du projet de la nouvelle entreprise à but d’emploi du territoire zéro chômeur de longue durée d’Epinay-sous-Sénart. Elle explique ce qu’apporte l’expérimentation, qu’une proposition de loi doit pérenniser à partir de 2026.
Vous êtes la cheffe de projet de la première entreprise à but d’emploi à Epinay-sous-Sénart, Nouvel’R. Qu’est-ce qui vous plaît dans cette mission ?
Patricia Das Neves : J’y ai cru très vite. Le projet a énormément de sens. Il a été impulsé par des élus locaux très engagés, ce qui est l’une des conditions de mise en œuvre des territoires zéro chômeur. Et il est soutenu, derrière, par l’association au niveau national. Il y a beaucoup de monde autour de la table, tous très convaincus et déterminés, ce qui rend le projet crédible. Je suis donc entrée dans quelque chose de très militant et collectif. On partage cette croyance, très forte, que tout le monde est capable de retravailler.
On part des compétences des individus et on construit ensemble des activités utiles à leur territoire. On fait comprendre aux personnes privées d’emploi que ce projet n’existerait pas sans eux. Je m’appuie sur ce qu’elles aiment faire, je leur demande leur avis sur ce qu’il manque au territoire, ce qui améliorerait la vie des familles. Les personnes se sont senties considérées, elles sont devenues des actrices de leur territoire. Elles travaillent pour lui, pour leur communauté, en rendant des services locaux. C’est ce que je trouve très intéressant dans ce projet.
Les entreprises à but d’emploi proposent aux chômeurs de longue durée de signer des CDI. S’agit-il de son principal intérêt ?
Ce n’est pas la notion de CDI qui est essentielle, mais le travail. Un travail qui correspond à ce qu’ils savent faire. Pas un travail rattaché à un diplôme, mais du travail local, pour sa collectivité. Les mères au foyer qu’on a embarquées dans le projet au tout départ ont finalement attendu plus de trois ans avant de signer leur contrat. Elles ont donné de leur temps en tant que bénévoles. Ce sont des personnes qui ont des moyens modestes, mais qui n’étaient pas pour autant dans une urgence économique. Elles ont donc surtout été guidées par leur curiosité, et ont fini par s’autoriser à se projeter à nouveau dans le travail.
Ce qui rend le modèle attractif, c’est aussi la notion de travail à temps choisi, qui permet à des personnes éloignées du monde du travail, des personnes porteuses de handicaps, des aidants… de trouver une activité compatible avec leur situation. L’autre élément essentiel, c’est la proximité de leur lieu de travail par rapport à leur lieu d’habitation.
Le modèle rend-il obsolète les autres formes d’insertion par l’activité économique ?
Non. L’insertion par l’activité économique peut répondre à des urgences économiques. Par ailleurs, elle permet aussi aux personnes de se professionnaliser voire de se former dans des secteurs sur lesquels nous ne sommes pas positionnés. Certaines mères de famille que nous avons accompagnées se sont ensuite tournées vers l’IAE.
En quoi des accompagnements plus classiques peuvent-ils échouer à insérer des personnes privées d’emploi ?
Les dispositifs d’insertion classiques mettent les gens dans des cases alors qu’ici, ce sont les demandeurs d’emploi qui pensent leurs emplois comme une solution aux besoins du territoire. C’est rare de s’entendre dire, quand on cherche un emploi, qu’on peut retravailler sur la base de ses compétences propres et non des besoins établis par les recruteurs. Plutôt que de regarder les problèmes (comme un manque d’expérience, de formation…), on s’intéresse aux capacités des personnes. Ce projet vient en complément des dispositifs classiques qui pêchent parfois par leur formalisme. Quand notre référente à France Travail intervient dans nos ateliers, cela permet de tisser des liens, d’abaisser les barrières. Elle permet aux Personnes Privées d’Emploi de sortir de l’invisibilité institutionnelle et d’acquérir une légitimité. Le projet territoire zéro chômeur, c’est de l’humain avant tout
Propos recueillis par Catherine Abou El Khair



