Le rôle du tiers aidant en protection de l'enfance

Tiers aidants : « Protéger l’enfant n’est pas juste le mettre à l’abri »

Article paru dans les ASH le 24 décembre 2025

[ENQUETE] Marie-Paule Martin-Blachais, directrice scientifique de l’Ecole de la protection de l’enfance et rapporteure en 2017 de la « Démarche de consensus sur les besoins fondamentaux de l’enfant en protection de l’enfance », explique en quoi le travail avec l’entourage de l’enfant participe de la réponse à ses besoins fondamentaux.

Marie-Paule Martin-Blachais est notamment l’ancienne présidente de La Médiane, point rencontre de médiation familiale, ex-directrice du service enfance-famille du Conseil Général d’Eure-et-Loir et ancienne présidente de l’association française d’information et de recherche sur l’enfance maltraitée (AFIREM).

Comment s’articulent juridiquement les places du parent, de l’enfant et du tiers ?

Marie-Paule Martin-Blachais : La France a signé en 1990 la Convention internationale des droits de l’enfant (Cide). Dans l’ensemble de la quarantaine d’articles qui la constitue, les premiers responsables de sa protection sont sa famille d’origine. Mais la convention souligne que, dans l’intérêt du mineur, des mesures peuvent être prises pour assurer sa protection, jusqu’à envisager de le séparer de son milieu d’origine. Elle précise que ses représentants légaux disposent de leurs droits dès lors qu’ils ne sont pas incompatibles avec l’intérêt de l’enfant. Au niveau national, le code civil – et notamment l’article 371-2 sur l’autorité parentale – décrit lui aussi un ensemble de droits et d’obligations au service de l’intérêt de l’enfant. Je fais partie de ce courant juridique qui considère donc que les droits des parents et des enfants ne s’opposent pas.

Ceux des premiers sont octroyés pour exercer leurs obligations à l’égard des seconds. Il y a donc un jeu d’équilibre entre la protection exercée par la puissance publique et celle exercée par la famille. Avec une triangulation dès lors qu’on introduit un tiers dans la relation, puisque nous savons aujourd’hui, grâce aux connaissances scientifiques dont nous disposons, que l’enfant peut établir des liens avec plusieurs figures d’attachement sans qu’une filiation biologique ne soit nécessaire.

Comment la place des tiers dans la société a-t-elle évolué ?

M-P.M-B : L’accueil par des tiers s’est longtemps exercé de manière informelle. Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, le recours à la solidarité familiale s’appliquait. Trois générations pouvaient alors vivre sous le même toit. Au moment du transfert des populations agricoles vers le milieu urbain et de l’essor du travail des femmes dans l’industrie, face à l’exiguïté des logements, de nombreux enfants ont été élevés à la campagne par leurs grands-parents.

Aujourd’hui, alors que la cellule familiale s’est considérablement réduite, on voit réapparaître une solidarité transgénérationnelle, en très grande majorité dans la lignée maternelle. Cet accueil par des tiers, qui ne se limite évidemment pas à la famille biologique, se développe avec de grandes disparités selon les pays. En Europe, 7 à 47 % des enfants protégés sont accueillis par des tiers. Aux Etats-Unis, ils sont 35 % et en Nouvelle-Zélande, 60 %. En France, selon les chiffres de la Drees à fin 2023, ce mode d’accueil ne représente que 8 % des situations, soit près de 15 000 enfants protégés.

Comment expliquer ces écarts ?

M-P.M-B : Par le fait que la France est un pays très institutionnalisé. Lorsque je dirigeais le GIP Enfance en danger [devenu France Enfance protégée en 2023, ndlr], nous avions mené une étude pour comparer six systèmes de protection de l’enfance européens. Il s’agissait, entre autres, de comprendre ce qui se passait lorsque l’enfant exprimait des difficultés. En Grèce, les travailleurs sociaux analysaient d’abord les ressources dans la famille, puis dans le groupe d’appartenance. L’éventualité de l’intervention de la puissance publique intervenait en dernier. A contrario, en France, la puissance publique intervenait en premier, avant même qu’on observe les ressources de l’enfant. C’est pourquoi Adrien Taquet a fait figurer dans la loi la nécessité d’évaluer la situation de l’enfant pour voir s’il peut être accueilli dans l’entourage. Pendant longtemps, on a considéré que s’appuyer sur les ressources de la grand-mère paternelle risquait de disqualifier la mère, de créer une rivalité. Certes, la situation peut poser problème. Mais quand on interroge les mères, elles disent toutes qu’elles préfèrent l’accueil chez une grand-mère que dans un foyer. Aujourd’hui, les études montrent que lorsque l’enfant sort du système de protection de l’enfance, il a peu de réseau, peu de moyens. Lorsqu’il intervient chez un membre de la famille – ce qui est souvent le cas –, l’accueil chez un tiers permet de continuer à s’inscrire dans la généalogie de la famille. C’est important. Et quelle que soit la configuration, ce qui compte, c’est la capacité de la personne à se construire comme sujet faisant partie d’un groupe, qu’il soit familial, amical, de théâtre ou de sport.

En quoi les proches aidants peuvent répondre aux besoins fondamentaux de l’enfant ?

M-P.M-B : Il y a sept besoins fondamentaux, dont trois, centraux, qui constituent le « méta-besoin » de sécurité. Ce sont les besoins physiologiques et de santé, le besoin de protection et le besoin affectif. A partir des années 1940, des psychiatres comme René Spitz – qui a mis en lumière le syndrome de l’hospitalisme dans les pouponnières sanitaires – ou John Bowlby ont démontré que l’enfant avait aussi besoin d’interagir avec un adulte de proximité pour survivre. L’ensemble de ces besoins de sécurité vont permettre au sujet d’expérimenter des situations en étant protégé par un ou plusieurs adultes de référence, un « caregiver », et ainsi de pouvoir faire face aux aléas de la vie, circonstanciels comme structurels. Il peut s’agir de la cellule familiale, premier lieu de socialisation, mais aussi des différents adultes autour de lui : l’enseignante, la puéricultrice de crèche, etc. Ces adultes, qui vont le sécuriser, lui transmettre une confiance en lui, une estime de soi dans toutes les circonstances de la vie, jouent un rôle fondamental dans sa construction.

Quelles qualités doit avoir ce « caregiver » ?

M-P.M-B : Plusieurs sont nécessaires : être proche de l’enfant lorsqu’il en a besoin ; accessible ; disponible physiquement mais aussi capable d’entrer en relation pleine et entière ; empathique, c’est-à-dire ayant la capacité de comprendre et de décoder les émotions de l’enfant ; enfin, il doit permettre à l’enfant, qui se construit par expérience « essai-erreur », de faire de l’anticipation prédictive. Pendant ses phases d’apprentissage, celui-ci a besoin d’un adulte qui va l’encourager à aller plus loin tout en sécurisant l’environnement et en l’accompagnant dans son développement. Il va ainsi complexifier ses expérimentations et pouvoir à un moment se percevoir comme un sujet à part entière. Cette individuation n’est possible que si, tout au long du processus, l’enfant a pu compter sur une ou plusieurs personnes. En fonction des circonstances, il sera plus proche de l’une ou l’autre. Tout l’exercice, quand on envisage une alternative à son maintien dans la famille, consiste à jouer la coopération entre les différents acteurs de son environnement.

Ce développement du recours aux tiers marque-t-il un changement de paradigme ?

M-P.M-B : C’est un changement majeur. En France, l’attachement à la famille est fort. Imaginer qu’on puisse disposer de ressources à l’extérieur ne va pas de soi. Mais les choses évoluent : on se rend compte qu’il est positif de solliciter des intervenants extérieurs dans la proximité. En tant que concitoyens, nous avons une responsabilité collective dans le développement de ces réseaux. Tout le travail, face à des familles qui disposent souvent d’un faible capital social, consiste à leur donner confiance sur le fait qu’il existe des réseaux de proximité pouvant aider. Et pour cela, il faut davantage communiquer, casser les représentations de la société sur ces jeunes, et montrer que leurs parcours ne sont pas que de la souffrance.

Ce recours aux tiers porte aussi l’idée que l’objet de la protection de l’enfance n’est pas simplement de mettre l’enfant à l’abri. Aujourd’hui, elle doit s’ouvrir. Elle ne peut fonctionner seule, et c’est toute la difficulté de l’exercice : elle a besoin des autres politiques publiques (secteurs médico-social et sanitaire, de l’Education nationale, de la culture, des loisirs, du sport, de la formation professionnelle, du logement…). Enfin, le recours aux tiers modifie la démarche éducative des professionnels. Avant, ils s’adressaient aux parents et à l’enfant. Aujourd’hui, ils sont amenés à travailler aussi avec tous les acteurs du dispositif d’accompagnement. Le tiers n’est pas le parent, mais le suppléant parental. La posture n’est pas la même. Et, de manière générale, les professionnels doivent accepter que des bénévoles ayant une compétence viennent la mettre au service des enfants sans avoir l’impression qu’ils marchent sur leurs plates-bandes.

Propos recueillis par David PROCHASSON

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