article paru dans Le Média Social le 18 septembre 2026
À l’occasion de ses 20 ans, l’IME Cognacq-Jay a organisé, le 15 septembre, une conférence consacrée à la communication alternative et améliorée (CAA), que la structure déploie auprès des adolescents qu’elle accueille, des professionnels et, désormais, des familles. Car communiquer est le fondement de l’autodétermination.
Cette année, l’institut médico-éducatif (IME) Cognacq-Jay à Paris, qui accueille et accompagne des adolescents autistes, fête sa vingtième année. « 20 ans, c’est l’âge de tous les possibles, celui où l’on construit son avenir, où l’on affirme ses choix et où l’on prend sa place dans la société », rappelle Jean-Luc Fidel, directeur général de la Fondation Cognacq-Jay.
CAA, condition pour l’autodétermination
Pour l’IME, cet avenir résonne aujourd’hui avec deux notions : autodétermination et communication alternative et améliorée (CAA), qui désigne l’ensemble des outils, méthodes et stratégies permettant aux personnes qui ne parlent pas, ou qui ont des difficultés à s’exprimer oralement, de communiquer avec leur entourage.
Ces enjeux sont particulièrement prégnants aujourd’hui dans les structures médico-sociales, ce qui explique le choix de la thématique de la conférence anniversaire : « Comment la CAA devient-elle un levier de l’autodétermination ? »
Pour les intervenants, le lien entre les deux principes est évident. « Communiquer est un droit fondamental : c’est exprimer un oui ou un non, demander, choisir, refuser, être compris, comprendre les autres, exprimer ses douleurs, ses préférences, faire des choix, etc. En cela, la CAA permet de créer les conditions pour l’autodétermination », souligne Jean-Luc Fidel.
Toute personne communique
Encore faut-il partir d’un principe simple : toute personne communique, et tout le monde peut communiquer. « L’absence de parole ne signifie pas absence de volonté ou de pensée », insiste Alexandre Pedron, directeur de l’IME Cognacq-Jay.
Pour autant, s’équiper et se former ne suffit pas et la CAA n’a pas de pouvoir magique. Chaque usager doit être accompagné individuellement pour identifier les outils les plus adaptés à ses besoins.
« Une autre langue »
Pour Khlidja Baptistide, maman de Noham, 17 ans, accompagné à l’IME, la CAA donne accès aux personnes non oralisantes à « une autre langue ».
Mais cela n’a pas été évident pour son fils ni pour elle. Elle s’est formée il y a dix ans, par ses propres moyens, pour permettre à son fils de communiquer et faire mentir ceux qui pensaient que cela était impossible. Un véritable parcours du combattant, qui a eu un coût financier, pour s’équiper et se former, mais aussi humain, pour le temps consacré à chercher, tester, convaincre.
Un troisième coût, celui des chances perdues, est peut-être le plus important. « Un enfant qui n’a pas pu communiquer pendant des années, c’est perdre des possibilités pour se construire, questionner, apprendre, se protéger aussi », lance-t-elle.
Participation à la société
Aujourd’hui, Noham, présent à la conférence, communique avec les autres et participe à la vie de la société. Il a même préparé, sur son outil de CAA, un petit discours que sa maman fait écouter grâce à une voix de synthèse (ci-dessous).
« Aujourd’hui, il est écouté, entendu, cru. Il donne son opinion, on la lui demande à la maison, il participe à la prise de décision dans notre famille, comme ses frères. Il a aussi choisi lui-même sa religion », décrit-elle. « La CAA aide à s’accomplir dans la société. Ce n’est pas simplement un outil, une méthode ou une mode, c’est une part de lui-même aujourd’hui ».
CAA « en multimodalité »
À Cognacq-Jay, le travail sur la CAA a commencé dès la création de l’établissement, avec à l’époque des outils « low tech » : pictogrammes, classeurs, tableaux de langage assisté (TLA) ou encore la méthode Makaton.
Depuis plus d’un an et demi, l’IME a accéléré le développement de la CAA, « en multimodalité ++, avec des outils high-tech », décrit Alexandre Pedron. En l’occurrence avec des tablettes et des logiciels spécifiques.
Les équipes et les jeunes utilisent notamment le Podd (pour « Pragmatic organisation dynamic display », ou « tableaux dynamiques à organisation pragmatique »), un système de CAA dit « robuste », qui donne accès à une communication riche et nuancée, adaptée aux capacités linguistiques de chacun.
Bien loin, donc, de se limiter à des simples mots comme « manger, oui, non, encore ». Les équipes constatent déjà les effets de l’utilisation de la CAA robuste. « Au bout d’un an, on voit des progrès, avec des jeunes et des familles qui veulent se former », explique un professionnel de la structure. Pour sa collègue, le changement a aussi modifié la façon de travailler : « Ça a été difficile, il a fallu nous adapter pour introduire la tablette dans nos pratiques. Aujourd’hui, je suis hyper contente de leur donner la parole. On a appris des choses sur eux, sur leur quotidien ».
Dynamique lancée
Au niveau national, où en est-on sur le déploiement de la CAA ? « Nous avons pris beaucoup de retard », concède Céline Poulet, secrétaire générale du comité interministériel du handicap (CIH). Mais depuis la Conférence nationale du handicap (CNH) de 2023, « la dynamique est lancée » : « C’est désormais une stratégie, une priorité », assure-t-elle.
En juin 2025, une instruction nationale a généralisé la mise en place de missions départementales d’expertise et d’information en CAA. « L’objectif est que 70 missions départementales soient déployées d’ici fin 2027 », précise Céline Poulet. Et depuis l’an dernier, les établissements et services médico-sociaux ont également l’obligation de mettre en place des moyens de communication adaptés pour leurs publics, enfants comme adultes.
Sensibilisation de l’environnement
Pour accompagner les structures, l’Anap a par ailleurs élaboré, avec des associations et des personnes concernées, un guide consacré à la CAA. La CNH de 2026 a également annoncé un renforcement de la formation en la matière pour les professionnels, les familles et les aidants. Mais d’autres défis persistent, comme la prise en charge de ces outils, notamment pour les équipements high-tech. « Il reste encore un travail à faire pour actualiser les tarifs », souligne Céline Poulet.
La CAA et l’autodétermination ne doivent pas se borner aux murs d’un établissement. C’est pourquoi l’IME Cognacq-Jay organise désormais des sessions de formation en soirée ouvertes aux familles. Par ailleurs, l’équipe a amorcé la sensibilisation des commerçants du quartier : certaines boutiques devraient bientôt disposer de tableaux de langage assisté.
Et Céline Poulet de résumer : « La CAA, c’est pour tous, partout, tout le temps. Ce n’est pas une activité entre 14 heures et 16 heures ».
Alexandra LUTHEREAU



