Adapter les lieux de vie institutionnels

À Toulouse, penser les espaces médico-sociaux de demain

Article publié dans Le Média Social le 19 décembre 2024

Quel sera le paysage du bâti médico-social dans les prochaines années ? Lors d’une journée organisée le 17 décembre par l’Agence régionale de santé (ARS) Occitanie, les professionnels étaient invités à réfléchir et échanger sur la notion « d’habiter » sous l’angle de la société inclusive. Un sujet qui convoque tant l’architecture, que l’environnement capacitant et la citoyenneté.

Des images valent parfois mieux que de grands discours, comme ces photos qui défilent sur l’écran géant de lieux de vie au style improbable, couleurs fades ou criardes, ambiance sans âme ou médicalisée. « Mais qui a choisi ça, elle était où la police du bon goût ? » interroge, volontairement provocatrice, Florence Mathieu, ingénieure en design social.

Habiter, c’est exister

Vaste question que celle du « chez-soi » et du « libre choix du mode d’habitat », comme le relève le sociologue Jean-Luc Charlot devant les professionnels venus assister à cette journée de réflexion et d’échanges organisée par l’agence régionale de santé (ARS) Occitanie, avec l’appui du centre de ressources Creai-ORS Occitanie. « Habiter c’est plus qu’être, c’est exister » et en la matière « il y a encore un peu de travail », souligne-t-il ironiquement.

Fany Cérèse, docteure en architecture, invite donc à se poser les bonnes questions. « Un salon par exemple, c’est rarement pour quatorze personnes, tous les fauteuils ne sont pas les mêmes, y’a pas de pompon suspendu au plafond et puis c’est pas en simili cuir de couleur gris (…) » décrit-elle. Un espace bien-être ne doit pas non plus ressembler « à une aire de jeu McDonald’s », poursuit-elle, sous les rires entendus des professionnels.

Projet des personnes

Aussi importe-t-il de faire les bons choix, notamment lors des travaux de rénovation du bâti. Isabelle Castanié-Berthuit, directrice d’un Institut médico-éducatif (Association Le clos du nid) en Lozère, raconte ainsi la volonté de reconstruire un bâtiment pour sortir « d’une logique médico-sociale asilaire » en s’appuyant sur les souhaits des enfants.

Ils en ont émis trois : manger avec qui ils voulaient, avoir des cachettes pour jouer à l’abri du regard des éducateurs et disposer d’un toboggan pour revenir de l’infirmerie. Après huit ans de travaux, ils ont été exaucés en 2021. « Depuis, les troubles du comportement ont quasiment disparu, il n’y en a plus aucun pendant les repas et le rapport au collectif s’est amélioré de manière notable », indique Isabelle Castanié-Berthuit.

Soutenir la vie

« Il y a des architectures qui enferment, qui diminuent la vie, qui empêchent la liberté d’aller et venir, qui empêchent les rencontres entre les personnes, et donc tout simplement la vie », constate Aude Muscatelli, directrice générale adjointe de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA). Aussi la Caisse peut-elle « donner le ton, les principes et le cap » pour « soutenir la vie » et permettre aux dispositifs innovants sur certains territoires d’être déployés ailleurs.

Le plan « 50 000 solutions », qui consiste à « développer la diversité de l’offre, répondre aux besoins dans une optique de société inclusive » s’inscrit, selon elle, dans cet objectif, sans « opposer l’architecture, l’urbanisme, les services et le médico-social ».

Environnement capacitant

Habiter, c’est aussi pouvoir vivre dans un environnement capacitant, accéder à une vie sociale grâce aux ponts entre le secteur médico-social et la société. À Bagnols-sur-Cèze (Gard), l’Unapei 30 porte ainsi un projet d’inclusion par l’habitat, un mini-quartier de 93 logements dont 42 pour des personnes en situation de handicap, dont certaines lourdement handicapées.

Une « troisième voie » co-construite avec les personnes, mais qui « bouscule les professionnels », souligne Catherine Masse, directrice des établissements et services. « Il faut les former et ne pas tout d’un coup leur dire « ce que vous avez fait depuis 40 ans, ce n’est plus ce que vous allez faire ». C’est hyperviolent », insiste-t-elle.

Changer les postures

Autodétermination, valorisation des rôles sociaux, communication alternative améliorée, techniques d’entretien et d’écoute : 600 salariés suivent des formations pour cette transition inclusive. Il faut aussi accompagner les familles qui avaient pensé trouver une place en foyer d’accueil médicalisé (FAM) ou foyer de vie pour leur proche, pour un temps indéterminé, et qui doivent désormais adhérer à un projet moins sécurisant pour elles.

Autre exemple d’espace de vie intégré dans la cité, le tiers lieu inclusif Café & Co à Toulouse, porté par des jeunes adultes en situation de handicap, et des éducateurs spécialisés de l’association Agir soigner éduquer insérer (Asei). « On est vraiment sur l’autogestion, l’autoreprésentation et l’émancipation », souligne Olivia Lévrier, directrice générale de l’Asei, avec, là aussi, un changement de posture des équipes « qui se sont mises au service du projet, en appui à la demande ».

Une « ligne de crête »

Bien sûr la question de la désinstitutionalisation prônée par l’Organisation des nations unies (ONU), en creux de cette journée, ne pouvait être évitée. « Je crois que plus les parcours de vie sont désinstitutionnalisés, plus l’accompagnement des parcours doit reposer sur des équipes cohérentes, structurées, ayant des solides méthodes de travail. Moins il y a d’institutions dans la vie des personnes, plus il faut d’institutions pour les professionnels », déclare le conseiller d’État Denis Piveteau, penseur de la « Réponse accompagnée pour tous ».

Conscient qu’il s’agit là d’une « ligne de crête », dans une société encore loin d’être inclusive, il se veut toutefois optimiste. « C’est lent, très lent, mais il y a une montée réelle, je crois inévitable, de ce qu’on appelle l’accessibilité », souligne-t-il.

Laetitia DELHON

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