La Scop Acteiis

Acteiis : une structure coopérative au service des jeunes protégés

Article paru dans les ASH le 30 janvier 2026

[REPORTAGE] Dans les Côtes-d’Armor, cette Mecs offre un accompagnement « cousu main » à des jeunes de l’aide sociale à l’enfance aux vulnérabilités multiples. Un engagement collectif et multidisciplinaire qui, sous la forme d’une Scop, permet aussi de redonner du sens au travail social.

« Oser demander de l’aide, c’est être fort ! » La phrase a été imprimée sur une feuille blanche et placardée sur le mur du salon. Aux leçons de vie, Callie (1), 15 ans, préfère les photos de chevaux, qui recouvrent presque entièrement la porte de sa chambre. Sans oublier celles de sa petite sœur d’un an, près de son lit. Il est 14 heures et l’adolescente aux cheveux colorés est encore en pyjama, allongée sous la couette, dans son lit. Ses bras portent des cicatrices de scarification. Sarah Bertrand, l’éducatrice spécialisée qui commence tout juste son service, s’est fixé l’objectif de réussir à la faire sortir de sa chambre en lui proposant une activité « crêpes ». « Cela va me prendre beaucoup de temps pour la convaincre, mais, au final, elle sera contente », confie-t-elle. Dans un mois, Callie quittera ce joli pavillon de Plouagat (Côtes-d’Armor) pour intégrer l’internat d’une maison familiale rurale (MFR), afin de suivre une formation liée au cheval. C’est un stage en centre équestre qui l’a décidée à se réorienter.

« Tu as rencontré le directeur du collège la semaine dernière. Il t’a dit quoi ? », lui demande l’éducatrice. « Que je vais peut-être devoir redoubler ma 4e. » Cette perspective n’enchante pas l’adolescente, qui a déjà redoublé la 6e. « Après, si tu es honnête avec toi-même, tu n’as pas été très assidue cette année », lui fait remarquer Sarah Bertrand. « Oui, et alors ? Je travaille bien en ce moment », objecte l’adolescente. Acquiescement de l’éducatrice : « C’est vrai. J’ai vu les notes : 17 en mathématiques. » Pour la jeune fille, autrefois victime de harcèlement, déscolarisée et souvent hospitalisée, les progrès sont énormes.

Callie fait partie des quatre jeunes accueillis au sein de Danvez, l’un des trois services d’Acteiis, une maison d’enfants à caractère social (Mecs) alternative et multisites. Placés par l’aide sociale à l’enfance (ASE), ce sont tous des adolescents aux besoins multiples : troubles psychiatriques, addictions, déficience intellectuelle, troubles du comportement. Ils bénéficient ici d’une prise en charge sur mesure et holistique. En journée, deux professionnels assurent une présence thérapeutique en continu. La nuit, des veilleurs prennent le relais.

La violence, expression d’une souffrance

Ces jeunes aux vulnérabilités multiples nécessitent une attention permanente. Les épisodes de violence sont réguliers. La porte d’entrée garde les stigmates de l’un d’entre eux. Un ancien résident l’a défoncée. « Dans le précédent groupe, il n’y avait que des garçons. Le moindre désaccord pouvait vite dégénérer », explique Sarah Bertrand.

Si le trouble du comportement met souvent un terme à l’accompagnement des jeunes en milieu ordinaire, chez Acteiis, la violence n’est pas un acte à condamner immédiatement. Elle est l’expression symptomatique d’une souffrance ou d’une pathologie sous-jacente sur laquelle travailler. « Initialement, on envisageait un accueil inconditionnel des jeunes, mais nous avons finalement dû mettre fin à l’accompagnement de deux d’entre eux car les troubles étaient trop importants. Il faut aussi protéger les collègues », reconnaît Jonathan Denon, le directeur de la structure.

Mais pas question de laisser passer les grossièretés et les mains qui se lèvent. La violence n’est jamais banalisée. Fabien, 15 ans, a lui aussi laissé la trace de son poing dans le mur. Cet après-midi, l’adolescent aurait dû aller à l’hôpital de jour, comme il en a l’habitude. Sauf qu’il en a été écarté temporairement car il a été violent avec un camarade.

Il doit désormais s’atteler à écrire un mot d’excuse sous la forme de son choix. « Tous les jeunes accueillis ici ont des difficultés dans leurs relations aux autres », explique Théo Tertrais, éducateur sportif, qui propose régulièrement des ateliers sportifs afin de favoriser l’esprit d’équipe et l’autonomie des jeunes. L’activité physique fait partie des leviers éducatifs mis en œuvre par Acteiis pour favoriser leur épanouissement.

Une première pour une Mecs en France

C’est en pensant aux besoins des jeunes que Jonathan Denon et Sophie Genty ont créé cette Mecs alternative. Éducateur spécialisé de formation, le premier a d’abord travaillé en institut médico-éducatif (IME), avant de devenir travailleur social indépendant dans les Côtes-d’Armor. Il proposait une prise en charge individuelle et personnalisée au domicile des familles.

« Un jour, j’ai été contacté par le département, qui m’a demandé de travailler sur la situation complexe d’un jeune suivi par la protection de l’enfance. D’autres ont suivi, et je me suis rendu compte que, dans la plupart des cas, il y avait un handicap ou des troubles psy. Tous ces jeunes présentaient des vulnérabilités multiples. »

Également travailleuse sociale indépendante, Sophie Genty exerçait auprès du même public. Le département leur a donc naturellement suggéré de s’associer pour créer une structure éphémère après le Covid, afin de faire face à l’explosion des demandes : cinq jeunes aux vulnérabilités multiples ont bénéficié d’un accompagnement durant six mois. Ce premier projet a rencontré un tel succès qu’il a rapidement évolué vers la création d’une structure pérenne et l’ouverture d’Acteiis en novembre 2022, sous forme d’une Scop. Une première en France avec ce statut pour ce type d’activité.

« À l’époque, il y avait sur le département une centaine d’enfants sans solution. Les institutions ne pouvaient pas les prendre en charge. Nous sommes venus répondre à un besoin », indique Jonathan Denon. Après deux ans d’expérimentation, la structure vient d’être reconduite pour quinze ans, preuve de la confiance du département, qui lui donne les moyens de fonctionner. Avec un taux d’encadrement d’un professionnel pour deux jeunes, le prix de journée est doublé, comparé à une prise en charge ordinaire.

Un accompagnement hyper-individualisé

L’équipe de quinze salariés est pluridisciplinaire, organisée en quatre pôles : thérapeutique (psychologue, aide-soignant, AES, infirmier) ; éducatif (animateurs, éducateurs spécialisés et sportifs) ; insertion professionnelle et scolaire ; et administratif.

Ces professionnels peuvent ainsi offrir un accompagnement hyper-individualisé à douze jeunes âgés de 13 à 21 ans, répartis dans trois services différents : l’unité de vie Danvez, à Plouagat ; le petit collectif de deux places Arcadia, à Saint-Brieuc ; et Déclic, qui déploie son action au sein de six appartements individuels sur l’ensemble des Côtes-d’Armor.

« L’année dernière, on a pris en charge un jeune de Loudéac suivi par la PJJ, avec des troubles du comportement et dont la mère était décédée et le père alcoolique hospitalisé, raconte Jonathan Denon. Comme il était scolarisé à Pontivy, on a fait en sorte de lui trouver un appartement sur son bassin de vie. L’idée étant que le placement en protection de l’enfance ne soit pas synonyme de rupture de parcours, par exemple avec le collège ou les amis. Cela n’a pas été simple, vu le marché de l’immobilier dans le département. »

Le nom « Acteiis » (action thérapeutique et éducative par l’intervention et l’innovation sociale) reflète la mission et les valeurs partagées par les professionnels au sein de la coopérative. « On a mis “thérapeutique” avant “éducative” car, pour nous, c’est ce qui prime, souligne Jonathan Denon. Théoriquement, une Mecs devrait avant tout être éducative. Or nous considérons qu’il faut d’abord apaiser les symptômes et la souffrance des jeunes quand on les accueille. » Ce que confirme l’infirmier Olivier Labbé : « Entre les problématiques d’adolescence et les traumatismes vécus, il est évident que la santé psychique est prioritaire. Avant de pouvoir travailler sur d’autres sujets, il faut lever ces freins-là. »

Redonner du sens

Si Acteiis n’est pas la première structure à s’intéresser aux jeunes aux besoins multiples, l’innovation tient principalement dans le choix de sa forme juridique : une Scop. Au moment de réfléchir au projet, ses initiateurs ont fait le constat qu’il ne serait pas forcément simple d’ouvrir une structure accueillant des jeunes fragiles et violents. Et ce, alors même que les secteurs du travail social et du soin attirent de moins en moins de candidats et que les professionnels, épuisés, sont de plus en plus nombreux à se reconvertir.

Comment, alors, leur donner envie de travailler pour Acteiis ? « Le statut de la Scop nous semblait le plus indiqué car il donne la possibilité à tous les salariés de devenir associés. Et ainsi de participer à l’ensemble des stratégies. Cela redonne du sens et du pouvoir d’agir », explique Jonathan Denon.

Acteiis compte actuellement quatre associés, qui seront bientôt rejoints par deux autres. Cela nécessite une certaine implication et du temps investi bénévolement. « Le principe de la Scop n’est pas nouveau, sauf dans le secteur du social », remarque Olivier Labbé, l’un des associés, qui a dû se former pour comprendre le fonctionnement d’une coopérative. « Je suis l’une des rares salariées à ne pas être sur le terrain, indique Audrey Collard, la secrétaire comptable. Mais en tant qu’associée, je peux participer pleinement aux projets imaginés pour les jeunes même si je les vois peu. »

Acteiis espère pouvoir ouvrir d’ici quelques mois un quatrième service d’accompagnement éducatif en milieu ouvert intensif avec hébergement (AEMOIH).

(1) Les prénoms des jeunes ont été modifiés.


Les 3 conseils de Jonathan

Pour Jonathan Denon, codirecteur d’Acteiis, créer une Scop dans le social requiert une réelle implication, mais « redonne du sens et du pouvoir d’agir ». Ses clés pour y parvenir.

1. Identifiez dès le début de votre aventure vos fondamentaux.

Comment s’exerce la gouvernance ? Quelle est la différence entre cette fonction et celle de direction ? Quel type d’accompagnement souhaitez-vous mettre en avant ? Assurez-vous ensuite que chacune de vos actions reflète clairement ces choix.

2. Faites de l’innovation un moteur, pas un slogan.

La Scop permet d’inventer et de faire autrement. Imaginez des réponses alternatives à des besoins sociaux mal couverts sur votre territoire. N’hésitez pas à tester des pratiques en dehors des cadres classiques (tout en restant dans le cadre légal). Profitez de cette liberté pour coconstruire avec vos équipes, vos partenaires et votre public. L’innovation sociale est une dynamique d’adaptation continue au service de la personne accompagnée.

3. La dimension coopérative est une aventure qui ne se mène pas seul.

Il est essentiel de chercher des appuis, des experts capables de vous accompagner (experts-comptables, juristes sensibles à l’économie sociale et solidaire, autres porteurs de projets coopératifs…). Créez du lien avec d’autres Scop. Ne restez pas seuls. Les échanges entre pairs sont très importants.

Solenne DUROX

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