Publié sur le site des ASH le 23.10.2025
[PORTRAIT] Auteur de films sur le travail social, dont le dernier « Les Esprits libres », le sociologue Bertrand Hagenmüller forme les professionnels de la protection de l’enfance, du grand âge ou du handicap depuis plus de quinze ans. Il pose un regard aussi poétique que politique sur l’accompagnement des vulnérabilités.
Il y a Antoine, qui se languit de sa femme. Anne-Marie qui vocifère. Didier, qui ne cesse de vouloir s’enfuir. Il y a la maladie qui pour chacun d’eux ronge les mémoires, altère les consciences. Il y a les doutes d’un psychologue, qui pense avoir épuisé la palette des solutions. Puis tout ce qu’il reste à vivre. Ces moments de mieux-être, de tendresse, de complicité partagée. La sérénité d’un apéro sur la plage, une main caressant l’eau, un œil scrutant l’horizon. « Et la mer. Oh putain, ça me fait plaisir ! s’émerveille Didier, apaisé. Je me sens près de vous, et ça, c’est important. »
Il y a encore, dans ce dédale de l’oubli, tout ce qu’il reste à dire. Du plus burlesque au plus profond : « Le brouillard, c’est quelque chose qui vous casse, vous détruit », analyse le même Didier, engoncé dans son éternel impair beige. « Vous êtes dans un état à côté de vous, contre vous. Alors, c’est un peu pénible, mais il faut essayer de se débrouiller. L’expression est bonne, s’amuse-t-il. Elle veut dire : se défendre contre le brouillard. »
Ode à l’audace
Sorti en salles le 30 avril 2025, le dernier film de Bertrand Hagenmüller, Les Esprits libres, est une ode à l’audace. A la joie. A la vie. Auteur de deux documentaires, en 2019 et en 2022, sur les soignants en unités Alzheimer, il récidive en imaginant, avec les équipes de la Villa d’Epidaure (LNA Santé), dans les Hauts-de-Seine, comment réinventer l’accompagnement des aînés. Pendant 15 jours, sa caméra a suivi résidents et soignants, parfois accompagnés de leur famille, lors d’une résidence théâtrale dans le Finistère.
Un projet thérapeutique unique. Loin des blouses blanches et des couloirs aseptisés. Où l’institution s’efface. Où la frontière entre soignants et soignés s’estompe, laissant place à l’expérience de la fraternité et du faire ensemble. Une aventure fertile qui a prouvé, étude scientifique à l’appui (Un autre soin est possible, disponible sur le site du film), le mieux-être des résidents. Les Esprits libres est un documentaire à l’image de son réalisateur : poétique et politique. Qui chahute l’âme et nourrit l’esprit. Invite à penser le monde autrement, laissant en suspens cette question : quelle société voulons-nous ?
Ce qui inspire
Depuis plus de 15 ans, Bertrand Hagenmüller filme autant qu’il forme, en tant que sociologue, les professionnels de la protection de l’enfance, du grand âge ou du handicap. Aujourd’hui au Mans, demain à Rennes. Il dit vivre dans les trains. On le retrouve au gré d’une escale, au café de la gare. Entre deux déplacements, ce Bordelais d’origine, installé depuis quelques mois à Toulouse, raconte son rapport au monde, à la vulnérabilité et aux solidarités.
Un univers qu’il a épousé en 2005. Recruté par une association girondine de protection de l’enfance, il mène des actions d’aide éducative à domicile, mobilise les habitants des quartiers populaires, suivant les principes de l’organisation communautaire théorisés par Saul Alinsky. « Dans cette association, je faisais beaucoup de photos. Et ça m’a paru évident de filmer et de me former à la réalisation. On rate tellement de choses, indicibles, dans les plis du langage. Alors que ces personnes, qu’on croyait banales, ont des choses incroyables à dire. Et c’est encore plus vrai dans le travail social ou le soin : au nom de la confidentialité et de la protection, on les enferme. On colonise leurs discours, en les assignant à leur statut de victimes. » Avec Bernard Benattar, philosophe du travail, il développe l’image comme support de médiation, tout en poursuivant ses documentaires de création.
Un enthousiasme contagieux
Plans serrés, sur des détails – un sou rire, un regard, un geste –, Bertrand Hagenmüller cherche la fragilité du discours, la profondeur de l’être et son humanité. Le singulier, dans toutes ses contradictions, pour mieux tendre vers l’universel. « J’ai besoin d’aimer ceux que je filme, avoue-t-il. Et je m’intéresse, à travers des visages, à la manière dont ils se pensent dans le monde. Mais aussi à l’enseignement qu’on en tire d’un point de vue politique : comment on imagine une société plus juste, en passant du micro au macro. »
Le regard bleu, les cheveux en bataille, Bertrand Hagenmüller, 41 ans, a le contact facile et l’enthousiasme contagieux. « C’est un vrai porte-parole, par sa plume et ses images, explique Kaël Lauwaert, psychologue clinicien spécialisé en gérontologie qui intervient dans le documentaire. Il parvient à mettre des mots sur des sentiments profonds, amène à réfléchir pour essayer d’envisager le monde autrement. Et il a cette combativité, désintéressée, pour le bien de l’autre et le futur de notre humanité. Son discours comme ses films sont, à eux seuls, un appel à l’action. Je préfère montrer des choses qui inspirent, souligne-t-il. Les reportages de dénonciation ont deux écueils : ils suscitent le dégoût des professionnels et ils conduisent les autorités à pondre un tas de protocoles, qui rendent ce monde encore plus fermé.»
Des tomates sous serres
Qu’il filme ou qu’il forme, ce passionné passionnant tisse un même fil rouge. Il l’a théorisé dans un texte, La boussole éthique de l’accompagnement, publié en 2023. Plus qu’un protocole d’actions, il propose quatre caps. Quatre cultures à « fertiliser » : celles du compagnonnage, du pouvoir d’agir, de l’ouverture et de l’expérimentation. « L’origine du terme accompagner, c’est partager le pain. Être copain », rappelle-t-il, plaçant la proximité et l’engagement affectif comme une valeur cardinale de l’accompagnement. « Ce qui soigne, c’est l’impression d’avoir une place. » Seul l’engagement « au-delà de la fiche de poste » permet « d’échapper aux rôles figés ». « Je crois aussi, poursuit-il, qu’il faut nourrir une culture du pouvoir d’agir, en partant de ce que les gens aiment et non pas de leurs problèmes.»
Observateur du travail social, Bertrand Hagenmüller bataille contre ce qu’il appelle la « monoculture de l’aide institutionnelle », gérée par des spécialistes, dans des lieux clos. « On cultive des grands champs de vieux, d’enfants, de personnes en situation de handicap. Comme des tomates sous serres. Alors qu’on a besoin de permaculture, de créer des passerelles, de retrouver de la transversalité. » En creux, il invite à créer des solidarités concrètes : « Qui veut vivre avec les seuls professionnels pour l’aider ? Mettre un éducateur derrière chaque enfant ne créera pas une société désirable. Il faut repenser un maillage autour des personnes, agir comme des faiseurs de liens. » Un principe gravé dans les lois de protection de l’enfance mais pourtant loin de constituer la règle. Bertrand Hagenmüller a travaillé avec l’EPDSAE, un établissement départemental dans le Nord, pour imaginer « l’internat de demain ».
Ensemble, ils ont créé le « conseil des aidants ». Inspiré de la clinique de concertation, l’outil, sous forme d’écomap, permet d’identifier avec l’enfant, dans les 30 premiers jours de son arrivée dans la structure, les personnes ressources de son entourage. « La protection de l’enfance s’est construite avec de grands murs pour protéger. Elle a besoin de personnalités comme lui pour travailler sur l’ouverture », explique Nadine Delberghe. A l’époque directrice de la stratégie de l’établissement, elle l’a sollicité pour son approche originale, qui a déstabilisé les équipes avant de convaincre. « Ça n’a pas été facile, reconnaît-elle. On me disait, « c’est audacieux ». Mais c’est quoi l’audace ? C’est provoquer l’imprévu, s’appuyer sur les forces des familles pour sortir de la protection de l’enfance. »
Un esprit aventurier
« Au nom de la prudence, tout le monde se couvre. Au nom de la préservation de la vie, on tue le vivant en additionnant les protocoles », observe Bertrand Hagenmüller, avec un brin d’agacement. Lui suggérerait plutôt de libérer les énergies, d’expérimenter, de prendre des risques. S’il ne nie pas le poids des organisations, il invite chacun à prendre conscience de sa marge de manœuvre. « J’ai vu des gens se transformer en utilisant cette idée : agit sur ce qui dépend de toi. Il y a beaucoup plus de puissances dans un « oui » qui s’affirme que dans le « non » de la plainte. Dans un « et si » que dans un « oui mais ». Dans un secteur où personne ne gagne de l’argent, il faut cesser de jouer les uns contre les autres, la direction contre les salariés. La rumination ne fait que servir le pouvoir en place. Et pour gagner cette liberté, il faut augmenter sa responsabilité. »
Et c’est sans aucun doute ceux qu’il filme qui rendent le plus bel hommage à cet esprit aventurier. « J’ai l’impression de prendre le contrepied de ce qu’il faut faire dans la vie, et je trouve ça jouissif, glisse Antoine, dansant sous un parapluie. Ca prolonge mon état, ça me donne davantage de temps à vivre. »
Bertrand Hagenmüller en 7 films
- Trilogie Les Esprits libres (2025), Première ligne (2022) et Prendre soin (2019).
- Série Frères (2021), sur une fratrie confiée à l’ASE.
- A tes côtés (2020), sur le métier d’éducateur.
- Les Pieds sur terre (2017) sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.
- Le Même Monde (2016) sur le handicap.
David PROCHASSON



