Repenser l'accompagnement des femmes victimes de violences

Violences conjugales : repenser l’accompagnement en CHRS

Article paru dans La Média Social le 30 octobre 2025

Dans son récent ouvrage, Simon Burruni, qui a été éducateur spécialisé pendant près de dix ans, s’est penché sur l’accompagnement des femmes victimes de violences conjugales en centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS). Interview.

Éducateur spécialisé de formation aujourd’hui conseiller en charge de la lutte contre les exclusions à l’Uriopss Île-de-France, Simon Burruni publie « Accompagner les femmes victimes de violences conjugales : les centres d’hébergement et de réinsertion sociale, un chemin vers l’émancipation ? » (*), issu de son master de recherche en travail social.

L’ouvrage explore les mécanismes des violences conjugales, revient sur l’histoire liée au militantisme féministe, et questionne les pratiques d’accompagnement dans les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) dans leur capacité à favoriser l’émancipation et le pouvoir d’agir des victimes.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’accompagnement des femmes victimes de violences conjugales en CHRS ?

Simon BurruniLe point de départ a été ma pratique de terrain. J’ai travaillé une dizaine d’années en tant qu’éducateur spécialisé, en protection de l’enfance puis dans un CHRS accueillant des femmes victimes de violences conjugales et leurs enfants. J’ai constaté un décalage entre les besoins des femmes, qui ont besoin de temps pour se reconstruire, et les injonctions du cadre du CHRS qui impose une prise en charge rapide pour fluidifier les parcours et pour libérer des places. J’ai aussi été interpellé par les retours de nombreuses femmes qui, une fois relogées, retombaient dans des situations de violences. Cela m’a amené à me questionner sur la pertinence de la réponse apportée aux victimes.

Comment avez-vous procédé pour cette recherche ?

S. B. : J’ai réalisé des entretiens auprès de onze femmes victimes de violences conjugales qui étaient ou avaient été accompagnées en CHRS (les entretiens s’étant déroulés à différentes périodes de la prise en charge), ainsi qu’auprès de sept professionnels, des travailleurs sociaux et une cheffe de service.

Je me suis concentré sur deux CHRS, tous deux situés à Paris, l’un généraliste où je travaillais, et un autre rattaché à la Fédération nationale Solidarité femmes. Je voulais savoir s’il y avait des différences dans les modalités de prise en charge et de sens donné à l’accompagnement entre les CHRS issus du militantisme féministe et ceux correspondant à un accompagnement social classique.

Ce que j’ai observé, c’est que si le militantisme demeure surtout dans l’aspect formation et compréhension du phénomène, il s’est atténué dans la pratique de l’accompagnement, ce qui s’explique avec le mouvement d’institutionnalisation et de rapprochement avec les pouvoirs publics et les autorités de tarification.

Dans votre livre, vous décryptez les enjeux autour de l’émancipation et du pouvoir d’agir…

S. B. : Le pouvoir d’agir a trois dimensions : individuelle (par la restauration des capacités), collective (avec la reconnaissance entre-pairs notamment), et politique (la modification de l’ordre social en cours). La première, qui repose sur une relation individualisée d’accompagnement, l’éthos classique du travail social, est plutôt bien investie. Par contre, les deux autres dimensions connaissent une forme de délitement. L’aspect collectif, historiquement porté par le mouvement féministe (les réunions non-mixtes par exemple), existe toujours mais décline, faute de financements. 

Concernant l’aspect militant, à partir du moment où le financeur est l’État, il y a beaucoup plus de difficultés à pouvoir opposer une argumentation militante aux modalités de prise en charge. Cela renvoie au débat qu’il y a eu à la fin des années 1970 au sein du mouvement féministe autour de la possibilité de garder sa liberté d’action et sa liberté de penser vis-à-vis du financeur. C’est en effet un peu délicat de pouvoir s’opposer complètement à un État quand celui-ci finance les activités, les salariés et le nombre de places.

Quels sont les principaux freins à la prise en charge de ces femmes en CHRS ?

S. B. : Il y a d’abord l’accès à l’hébergement et la sortie des violences. Les violences conjugales et le système relationnel asymétrique imposent de fait un isolement de la femme de son environnement social et institutionnel. Aujourd’hui, la situation de l’hébergement à l’échelle nationale, et plus particulièrement en Île-de-France, rend difficile l’accès à l’hébergement, ce qui entraîne des parcours d’errance. Par manque d’accès aux dispositifs d’hébergement, des femmes préfèrent demeurer pendant un temps au domicile ou dans des situations d’hébergement précaire qui sont relativement problématiques pour elle et leurs enfants.

L’autre contrainte, ce sont les modalités de vie et de parcours en hébergement. La cohabitation est parfois sujette à friction. Partager son intimité avec une personne inconnue alors que l’on est en train de se reconstruire soulève tout un tas d’enjeux et de freins à l’émancipation de ce parcours de domination. S’ajoute le cadre normatif des CHRS et la temporalité imposée qui entraînent un rythme d’accompagnement relativement subi pour ces femmes. Enfin, le suivi s’interrompt brutalement au moment de l’accès au logement, laissant parfois les femmes dans une grande solitude.

Que faudrait-il revoir en priorité ?

S. B. : Développer l’offre d’hébergement, des hébergements de qualité en diffus et adapté à la composition familiale de ces publics, est une condition sine qua non. Mais l’hébergement ne représente qu’une partie du parcours d’émancipation et de réinsertion. Il faut pouvoir soutenir les femmes en amont, avec des travailleurs sociaux, des psychologues, des dispositifs d’aide sociale, de l’accueil de jour, renforcer le 3919…

Il faut également agir en aval car quand les femmes accèdent à un logement, cela ne signifie pas pour autant que le parcours d’émancipation et de sortie des violences est clos. Il y a beaucoup de choses qui se jouent autour des enfants. Le père peut avoir des droits de garde et des contacts avec ses enfants. Il faut pouvoir être toujours en soutien pour celles qui le demandent à travers des dispositifs d’aller-retour et de soutien juridique.

Vous qui aviez de l’expérience auprès de ce public, cette recherche vous a-t-elle fait découvrir des choses, fait tomber des postulats de départ ?

S. B. : Mon travail a permis de révéler la force et le courage de ces femmes. Elles peuvent paraître dans un premier temps comme fragiles, dispersées, confuses, perdues, mais elles disposent de ressources et de compétences, à la fois psychiques et mentales, sur lesquelles il est intéressant de pouvoir s’appuyer. À la sortie de cette recherche, je me suis dit, qu’en fait, elles ont les solutions. Elles sont en capacité de mobiliser leur pouvoir d’agir dans leur reconstruction. Elles n’ont pas tant besoin de conseils, mais surtout d’un soutien matériel, psychique et social.

*« Accompagner les femmes victimes de violences conjugales : les centres d’hébergement et de réinsertion sociale, un chemin vers l’émancipation ? », L’Harmattan.

Propos recueillis par Aurélie Vion

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