Une psychiatre en prison

Caroline de Charette, la psy qui épaule les ex-détenus

Article publié dans le ASH le 9 février 2026

Psychiatre en milieu carcéral depuis dix-sept ans, Caroline de Charette a lancé à Nantes l’équipe mobile transactionnelle (Emot) pour accompagner les détenus souffrant de troubles psychiques à leur sortie de prison. Portrait d’une praticienne engagée.

Alors qu’elle arpente tranquillement un long couloir bétonné, Caroline de Charette s’écarte brusquement. Au sol, une araignée inerte, inoffensive. Elle l’avoue sans détour, elle en a horreur. Comment une femme de cette stature peut-elle être effrayée par une si petite créature, elle qui, en tant que psychiatre en prison, affronte quotidiennement des situations autrement plus déstabilisantes ? « Ce genre de peur est totalement irrationnelle », s’excuse-t-elle presque, avant de reprendre son chemin dans les dédales de l’hôpital Saint-Jacques à Nantes (Loire-Atlantique), où se trouve son bureau.

Voilà dix-sept ans que cette Dijonnaise d’origine a mis un pied dans l’univers carcéral, où elle soigne des détenus présentant des troubles psychiatriques. Son parcours l’a d’abord menée au SNPR (service médico-psychologique régional), où elle assurait des consultations en hôpital de jour pénitentiaire, puis au Csapa (centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie), où elle a travaillé pendant six ans. Une expérience solide à laquelle est venue s’ajouter, il y a un an, une nouvelle mission : accompagner les anciens détenus lors de leur retour à la vie ordinaire.

Une équipe au plus près des sortants

Tel est précisément l’objectif de l’expérimentation Emot dont elle est l’instigatrice. Lancée par le CHU de Nantes en octobre 2024, cette équipe mobile transactionnelle s’emploie à prévenir les ruptures de soins et à lutter contre la précarisation et la stigmatisation associées à la sortie de prison des personnes avec des troubles psychiatriques ou des addictions.

Inspirée d’une initiative née à Lille en 2020, elle entend prévenir ce que les spécialistes nomment le « syndrome de la porte tournante », pour désigner les personnes faisant des allers-retours répétés entre le monde extérieur et les lieux de détention. Leur dénominateur commun ? Une immense solitude. Privées de liens humains à leur libération, ces personnes replongent dans leurs addictions, passent à nouveau à l’acte et sont une nouvelle fois incarcérées.

Au lieu de quoi, avec l’Emot, un professionnel les attend à leur sortie, prend des nouvelles régulièrement et maintient une présence durant les six premiers mois, jusqu’à ce qu’un dispositif du droit commun prenne le relais. « Concrètement, le jour où ils sortent, on les emmène là où ils veulent, y compris sur un banc s’ils sont SDF. Ensuite, on leur rend visite autant que nécessaire pour savoir comment ils vont. S’il faut les conduire à un rendez-vous médical, on le fait. S’ils n’ont pas de médecin, on leur en trouve un. Avec nos deux travailleurs sociaux, on fait aussi le point sur leur situation sociale et on les oriente vers nos partenaires (associations, CHRS, accueil de jour, Spip) », détaille la psychiatre.

Depuis qu’elle a intégré cette équipe expérimentale composée de cinq autres professionnels (infirmier, assistants sociaux, éducatrice spécialisée, secrétaire), Caroline de Charette a le sentiment d’avoir changé de métier. Fini le temps des échanges strictement formels. Place à des rencontres avec ses patients pouvant durer trois ou quatre heures. Une nouvelle temporalité qui permet l’émergence d’une relation plus profonde, que la psychiatre engagée affectionne particulièrement.

À l’instar du travail en équipe qui lui permet de réfléchir en groupe à la meilleure manière de mener le patient vers une vie plus épanouissante. « Ce que j’aime dans la psychiatrie, c’est avoir une approche globale. Je n’aime pas l’idée de m’enfermer dans des théories. Je ne me revendique d’ailleurs d’aucun courant de pensée particulier », éclaire-t-elle.

À l’affût de nouvelles techniques

Pour autant, certaines grilles de lecture résonnent en elle plus que d’autres. Ainsi a-t-elle été particulièrement interpellée, étudiante, par la théorie de l’attachement formulée par le psychiatre John Bowlby, qu’elle mobilise régulièrement dans sa pratique. « Cela m’aide à bien penser les choses en termes de sécurité, de structuration de l’identité et de troubles de la personnalité. Je l’utilise souvent pour comprendre comment mes patients se sont construits et en quoi ce qu’ils ont vécu a déclenché leur passage à l’acte », précise-t-elle, en confessant être toujours à l’affût de nouvelles techniques, par curiosité autant que par exigence professionnelle.

Dernière découverte en date ? Le « dialogue ouvert », une stratégie développée en Finlande pour prendre en charge les crises psychotiques en incluant dès le départ le patient, sa famille et son réseau de proches dans des rencontres thérapeutiques où chacun, y compris les soignants, peut s’exprimer librement sur la situation.

« L’idée est d’accompagner les malades de manière moins clivée, en privilégiant la polyphonie plutôt que le seul regard médical. Je trouve qu’avec l’Emot, on s’en rapproche d’une certaine façon, dans notre capacité à réfléchir ensemble sur les problématiques », résume la quadragénaire.

Une gestion de la violence

Au fil de sa pratique, cette manière de penser le soin l’a conduite à interroger plus largement les trajectoires de vie des personnes incarcérées. Et à mesurer l’ampleur des fragilités qui les précèdent. En prison, les cellules sont remplies de détenus ayant subi des traumatismes, des maltraitances ou des négligences dans l’enfance. Des parcours profondément marqués par les ruptures, auxquels s’ajoutent le plus souvent des troubles psychiatriques sévères, qu’ils aient été identifiés avant l’incarcération ou déclenchés par les conditions particulièrement anxiogènes de la détention.

« La prise en charge sanitaire en prison, c’est beaucoup de gestion de la violence. Et pour cause : le nombre de détenus en France a grimpé en flèche ces dernières années. À Nantes, par exemple, la maison d’arrêt accueille près de 1 000 personnes pour seulement 500 places. Les détenus s’entassent dans des cellules de 9 m². Pas étonnant qu’ils aient du mal à s’adapter ou qu’ils décompensent ! », déplore cette Nantaise d’adoption.

À l’image de la psychiatrie, aujourd’hui confrontée à une crise d’ampleur, la situation des prisons est un sujet qui ne la laisse pas indifférente. Dès qu’il est question de politique carcérale, cette professionnelle d’ordinaire plutôt mesurée laisse d’ailleurs percer une indignation assumée.

En ligne de mire, les peines de moins de six mois, très répandues, et qu’elle juge particulièrement délétères tant elles provoquent des ruptures multiples dans les parcours des ex-détenus. « Enfermer quelqu’un pour deux ou trois mois relève de l’aberration. Ces peines, trop courtes, ne permettent pas de préparer une sortie digne de ce nom. Résultat : nombreux sont ceux qui quittent la prison sans logement, et leur réinsertion est très compliquée. Il faudrait être beaucoup plus inventif sur cette question, en développant plus d’alternatives en milieu ouvert », suggère-t-elle.

Prévenir dès le plus jeune âge

Pour éviter que certaines trajectoires ne conduisent, tôt ou tard, à une incarcération, l’inventivité doit aussi s’exercer à l’école. Selon elle, l’institution scolaire devrait assumer une mission éducative et préventive bien plus large, en particulier auprès des enfants dont les parents ne sont pas en mesure d’offrir un cadre sécurisant. L’enjeu : empêcher que ceux qui grandissent sans environnement familial stable ne soient laissés sur le bord de la route.

« Il y a des parents qui n’y arrivent pas tout seuls. On ne peut pas leur demander l’impossible. Plutôt que de multiplier les programmes de sensibilisation, il faudrait accompagner ces enfants au quotidien, à l’école. C’est fou comme nous ne partons pas tous avec les mêmes chances », regrette celle qui dit avoir appris, au contact de ses patients, à relativiser sur sa propre vie.

Parfois l’idée d’exercer auprès des enfants lui traverse l’esprit, notamment lorsqu’elle a le sentiment d’intervenir trop tard dans le parcours de ses patients. Un sentiment particulièrement vif quand l’un d’entre eux se donne la mort en prison, une autre de ses plus grandes appréhensions. « Plusieurs se sont suicidés et c’est très dur. C’est quelque chose dont je ne peux pas me remettre. Pour moi, c’est un échec. Non pas le mien, parce que je ne le prends pas personnellement, mais celui de la société. C’est vraiment une responsabilité collective », confie-t-elle.

Pour tenir le coup, Caroline de Charette a trouvé sa parade : la lecture. « Mes lectures nourrissent ma vie. J’ai 50 livres d’avance », glisse celle qui a grandi dans un environnement intellectuel. Dans son travail aussi, la spécialiste se projette vers l’étape suivante. Une manière de ne pas trop s’attarder à cogiter ? « J’ai peur de m’ennuyer, conclut-elle. À peine ai-je entamé quelque chose que je pense déjà à la suite. Mais, pour l’instant, je me consacre à l’Emot, même si j’ai beaucoup d’autres idées en tête. »

Eléonore DE VAUMAS 

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