Interview publiée dans les ASH le 21 janvier 2026
Avec son confrère Gérôme Truc, le sociologue Fabien Truong a mené une enquête ethnographique de dix années au cœur des quartiers populaires de Grigny (Essonne), ville la plus pauvre de France. Un travail qui a donné lieu au livre Grands ensemble, à rebours des clichés habituels et des discours monolithiques sur la banlieue et ses habitants.
Fabien Truong est sociologue – il enseigne à Paris 8, est membre du Cresppa-CSU et codirige la collection de sciences sociales L’envers des faits aux éditions La Découverte – réalisateur et écrivain. Parmi ses ouvrages, outre cette plongée dans les grands ensembles : Des capuches et des hommes (2013), Jeunesses françaises (2015) et Loyautés radicales (2017).
Vous avez enquêté à Grigny pendant dix ans. Pourquoi une telle durée ?
Au départ, nous étions venus aider un collectif qui avait collecté des messages de solidarité après l’attentat de janvier 2015 contre Charlie Hebdo. Hasard de date, nous arrivons sur place le 13 novembre et, le soir-même, se produisent les attentats à Paris et Saint-Denis. Les habitants avaient besoin de parler, d’autant qu’Amédy Coulibaly, le terroriste de l’Hyper Cacher de Vincennes, avait vécu à Grigny. La question de la durée était fondamentale pour documenter les processus de rapport aux apprentissages, aux violences endémiques, et pour comprendre comment les individus faisaient face au quotidien. C’est la grande différence avec les temps politique et médiatique : celui des élections et celui des faits divers s’inscrivent dans la « mise en spectacle » sans nuances des quartiers populaires, participant ainsi à leur stigmatisation. L’éducatif, la remédiation, l’interlocution, la présence et l’écoute nécessitent une temporalité longue que nous appelons le « temps de l’enveloppement ».
Les gens des cités sont en état d’urgence permanent. C’est fatiguant, parfois déprimant, notamment pour les intervenants sociaux, les enseignants, etc. Mais même si les graines semées mettent longtemps à germer, leur travail, qui est invisibilisé, dénigré, mal payé, porte ses fruits et explique pourquoi cela n’explose pas plus. De toutes ces voix étouffées, témoins d’une variété de situations, nous avons voulu rendre compte.
Qui vit à Grigny 2 et à la Grande Borne, les deux cités principales ?
Majoritairement, la population qui se stabilise socialement quitte le quartier, souvent la mort dans l’âme, car elle perd à la fois ancrage et entraide. Elle est remplacée par des personnes plus pauvres et plus violentées, ce qui est le cas des migrants obligés de fuir leurs pays. Sur dix ans d’enquête, la moitié de la population a bougé, un phénomène qui va à l’encontre de la théorie du ghetto en proie au communautarisme. À Grigny, 88 nationalités se côtoient, il n’y a pas plus cosmopolite, y compris dans la religion où, pour une même provenance, des différences de langues et de hiérarchies existent dans les pratiques. Autre élément notable : la couleur de peau de la ville change, elle fonce. Dans les années 1980, les habitants venaient majoritairement du Maghreb. Aujourd’hui, ils arrivent du Mali.
En réalité, le communautarisme se situe davantage dans les quartiers cossus des centres-villes, trop chers pour beaucoup, et dans les villes préférant payer des amendes plutôt que d’appliquer la loi SRU sur la mixité sociale. Les zones de relégation urbaine ne sont que le reflet de l’augmentation des inégalités en France depuis trente ans.
Pour autant, ces cités apparaissent très connectées aux centres…
Les quartiers populaires représentent la réserve de main-d’œuvre nécessaire pour que les centres-villes fonctionnent. À 6 heures du matin, le train en direction de Paris est plein et celui qui arrive à Grigny est vide. Les habitants des cités travaillent à Paris, ce sont les premiers de cordée, qualifiés d’essentiels durant le Covid et oubliés depuis : des soignants, des livreurs, des éboueurs, des ouvriers, des chauffeurs de taxis, etc. Sans eux, la société s’arrête. Malgré une grande précarité, ils vivent comme ailleurs, regardent les chaînes de télévision en continu, sont polyglottes et hyperconnectés. Le trafic de drogue, dont Grigny est l’une des plaques tournantes, n’est rien d’autre qu’un service rendu aux consommateurs aisés de la capitale, car qui dit vente dit clients. Loin d’être des espaces clos, les quartiers populaires voient prédominer des dynamiques d’échanges avec les centres urbains.
Quelles sont les violences les plus prégnantes ?
Nous avons identifié trois grands types de violences structurelles qui déconstruisent le tissu social. Primo, une logique d’exploitation alimentée par des flux incessants de biens et de personnes qui, avec ceux qui partent, vident les quartiers de leur capital humain et matériel. Secundo, une logique d’entraînement provoquée par les trafics et les raids policiers qui renforce l’arbitraire et les relations de dépendance rapprochée, où tout le monde est redevable envers quelqu’un – dette, transport en voiture, garde d’enfants – en lieu et place de l’application du droit commun. Tertio, une logique d’assujettissement masculiniste où coexistent des violences exercées par des hommes sur des hommes et, surtout, sur des femmes. Les violences de genre ne sont pas plus nombreuses qu’ailleurs mais, à la différence des femmes d’autres milieux qui peuvent recourir à la parole publique pour les dénoncer, les femmes des quartiers populaires n’ont pas accès aux mêmes chambres d’écho. En revanche, elles s’organisent pour se protéger et protéger les autres. De manière générale, elles effectuent dans le quartier un véritable travail de « care », qui s’avère central dans le rapport à la police.
Une relation à la police que vous analysez aussi sous le prisme du virilisme…
Au rapport entre police et population, nous préférons parler de celui entre policiers et jeunes garçons. En dehors du racisme et des discriminations au faciès, il se joue une compétition pour la performativité du genre dans l’espace public. Policiers et adolescents s’affrontent aussi pour le monopole de ces performances, par exemple via le rapport à la moto, comme s’ils se battaient pour les mêmes choses, au détriment des enfants et des femmes. À condition d’une politique adaptée et d’une formation initiale solide, la police pourrait être intégrée aux métiers enveloppants en dissociant actions préventives et violences institutionnelles, mais on en est loin.
Qu’est-ce que la « conscience dédoublée », évoquée pour caractériser les habitants ?
Ce qui unit les habitants des quartiers populaires n’est ni la nationalité ni la religion, mais ce que William Edward Burghardt Du Bois appelle une « conscience dédoublée ». Elle consiste à savoir, lorsqu’ils rencontrent un interlocuteur qu’ils ne connaissent pas, que celui-ci va déjà avoir une idée préconçue sur qui ils sont. À force de se voir « salis » ou « insultés » dans les médias et sur les réseaux sociaux, ils développent une conscience très forte d’être perçus comme une menace ou un danger, suscitant des discours infamants, voire haineux. Ils ne sont pas considérés comme de véritables sujets. Après les attentats de janvier 2015, les habitants de Grigny se sont rendus à Paris pour partager leur émotion, mais des journalistes ont interrogé : « Les banlieues sont-elles bien Charlie ? » Cela a été très humiliant pour eux. Ces discriminations répétées et partagées nourrissent le ressentiment et la colère. Dès l’école primaire, les enfants savent qu’ils font l’objet d’un discours négatif. Mais les quartiers populaires recèlent aussi de la joie, de la solidarité et une intelligence de la vie qui ouvre d’autres perspectives. Certaines personnes ont des parcours incroyables. Maïmouna Coulibaly, la sœur du terroriste islamiste, est une danseuse et chorégraphe reconnue : deux trajectoires diamétralement opposées à partir de deux enfances dans la même famille et le même quartier de Grigny, comme un symbole.
Propos recueillis par Brigitte BEGUE



