Article paru dans Le Média Social le 13 juin 2025
Spécialisée dans l’accompagnement de personnes en situation de handicap psychique, l’association Messidor fête ses 50 ans. Avant de passer la main le 19 juin, son président, Georges Bullion, revient sur l’originalité de cette structure qui espère déployer sa méthode basée sur le rétablissement par le travail dans toute la France.
Messidor est une association un peu à part dans le champ du handicap, quelles sont ses spécificités ?
Georges Bullion L’association a été créée en 1975 pour faire sortir les personnes de l’asile psychiatrique et les conduire vers l’emploi. Ce rétablissement par le travail qui se concentre sur le potentiel de la personne et non sa maladie, fait désormais l’objet d’une méthodologie reconnue permettant de proposer un accompagnement personnalisé aux personnes en situation de handicap psychique au plus près du milieu ordinaire.
Il est mis en œuvre via différents dispositifs comme les Esat [établissements et services d’accompagnement par le travail] de transition, des EA [entreprises adaptées] ou encore l’emploi accompagné que nous avons commencé à déployer dès 2010.
Avec l’innovation pour ADN, nous avons ainsi toujours essayé d’influencer les politiques publiques pour créer de nouveaux dispositifs.
Nos résultats montrent que notre méthode fonctionne : notre taux d’intégration dans le milieu ordinaire est de 50 % pour les personnes en emploi accompagné et de 10 % pour les travailleurs d’Esat, contre 1 à 2 % en moyenne dans les Esat classiques.
Votre modèle économique est aussi atypique…
G. B. Oui. Alors que la plupart des Esat sont essentiellement financés par les pouvoirs publics, la moitié de nos ressources sont issues de la vente de nos prestations vendues au prix du marché. Chez nous, les travailleurs handicapés ne travaillent pas au rabais !
Ce financement venu du secteur privé nous permet de déployer un accompagnement de qualité puisque, dans les structures Messidor, on compte un encadrant pour 5 à 6 travailleurs alors que dans la plupart des Esat, les moniteurs suivent entre 15 et 20 personnes.
Avec un chiffre d’affaires de 30 millions d’euros, Messidor est gérée comme une entreprise mais portée par l’esprit militant de ses 70 bénévoles.
Le 19 juin, vous quitterez votre poste, tout comme le directeur général actuel, Jean-Marc Collombier, non sans avoir préparé la suite. Que pouvez-vous nous dire sur le nouveau projet associatif « Messidor 2030 » ?
G. B. Ce projet associatif 2025-2030 prévoit l’ouverture du modèle d’accompagnement de Messidor à de nouveaux publics, en particulier les personnes porteuses d’un trouble du spectre autistique (TSA), de troubles « Dys » et du déficit intellectuel.
Pour cela, nous créons un conseil scientifique afin d’adapter nos méthodes à ces nouveaux publics. Cette instance encore balbutiante sera présidée par la psychiatre Céline Roussel exerçant en Haute-Savoie.
Vous avez l’ambition d’essaimer votre modèle dans le champ médico-social…
G. B. Oui, nous souhaitons porter notre modèle de transition dans toute la France. Il y a quelques années, nous avons souhaité le faire via la mise en place d’une « franchise sociale ». Mais ce système s’est avéré trop rigide pour pouvoir s’adapter aux organismes qui ont déjà leur propre fonctionnement.
Désormais détentrice de la certification Qualiopi, Messidor s’oriente vers des prestations de conseil. L’idée est de former des équipes à notre méthodologie sous forme de compagnonnage pouvant durer plusieurs années.
Quel est le troisième axe de votre projet ?
G. B. Nous voulons accompagner la transformation inclusive des entreprises. Notre ambition est de leur proposer une offre sur-mesure permettant de sensibiliser toute la chaîne hiérarchique aux enjeux de santé mentale. Il s’agit de les convaincre de recruter des personnes handicapées mais aussi de les soutenir dans leur démarche de maintien dans l’emploi de salariés souffrant de difficultés psychiques.
Mon successeur, Claude Senger, est d’ailleurs un jeune chef d’entreprise convaincu par la nécessité d’aller vers l’entreprise inclusive.
Vous semblez assez en accord avec la politique voulue par le gouvernement…
G. B. Oui, nous partageons les intentions des pouvoirs publics. Il reste toutefois des problèmes de moyens pour accompagner ces politiques auxquelles s’ajoutent des difficultés d’organisation. L’accompagnement des personnes vers le travail relève de deux politiques publiques, celles de la Santé et du Travail, qui fonctionnent encore trop en silos.
Comment voyez-vous l’évolution des Esat et la question d’accorder le statut de salarié aux travailleurs handicapés ?
G. B. Cela ne nous poserait aucun problème et nous pourrions tout à fait les payer au Smic. Nous avons d’ailleurs plaidé pour cette évolution dans le cadre de la mission Igas sur le sujet.
Enfin, quel regard portez-vous sur l’évolution de la psychiatrie depuis ces cinquante dernières années ?
G. B. Dans les années 70-80, nous n’étions pas suivis par la psychiatrie qui considérait les malades comme des patients à protéger, et non des citoyens ordinaires. Aujourd’hui, une partie de ce secteur a évolué comme en témoigne la création de centres de réhabilitation psychosociale rattachés aux hôpitaux psychiatriques.
Mais des résistances persistent. Nous savons que pour qu’une personne avec un handicap psychique progresse, il faut lui faire prendre des risques. Or, beaucoup de médecins restent réticents à cette prise de risque. Nous constatons donc toujours un décalage entre le monde sanitaire et le projet Messidor.
Noémie COLOMB



