Prévention spécialisée sous tension au congrès CNLAPS de Metz

« La prévention spécialisée a besoin d’un pilotage clair »

Article paru dans Le Média social le 3 décembre 2025

Trafic de stupéfiants, exploitation sexuelle des mineures, santé mentale, relation éducative à l’heure du numérique… Autant de problématiques qui ont été au cœur des Journées nationales de la prévention spécialisée, organisées à Metz, les 27 et 28 novembre. Près de 700 professionnels y ont rappelé l’importance d’un secteur indispensable mais fragilisé.

« Vous faites un métier de l’ombre, mais tellement essentiel ! » La phrase, prononcée par Patrick Weiten, président du conseil départemental de la Moselle, en introduction des Journées nationales de la prévention spécialisée, a évidemment suscité de vifs applaudissements dans l’amphithéâtre du Palais des Congrès de Metz, où près de 700 professionnels étaient réunis à l’invitation du Comité national de liaison des acteurs de la prévention spécialisée (CNLAPS).

Dans un contexte où certaines collectivités se désengagent de la prévention spécialisée, entendre un élu affirmer que le budget consacré à ce champ de la protection de l’enfance est « sanctuarisé », malgré les contraintes financières qui pèsent sur les départements, a résonné comme un signal politique fort.

« Nous avons besoin de continuité »

« La prévention spécialisée ne doit pas être la variable d’ajustement », insiste Mohamed Zeghdoudi, président du CNLAPS. « Nous avons besoin d’un pilotage clair, de fonds pérennes, de continuité, mais aussi de ne pas être instrumentalisés par le politique. »

En manque de visibilité, la prévention spécialisée peine encore à apporter la preuve de son rôle stratégique. Pour y remédier, le CNLAPS a développé Traject, un logiciel utilisé par 85 associations et près de 3 700 professionnels.

L’outil permet de produire, en temps réel, des indicateurs consolidés. « Il contribue à valoriser le travail éducatif et les parcours jeunes, tout en documentant finement les dynamiques territoriales », précise Mohamed Zeghdoudi. Et ainsi, de faciliter le dialogue avec les autorités de tarification.

Mutation des réseaux criminels

La question de la visibilité et de la reconnaissance de la prévention spécialisée resurgit à intervalles réguliers, le plus souvent à l’aune d’émeutes ou de faits divers.

L’actualité récente, marquée par l’assassinat le 13 novembre à Marseille de Mehdi Kessaci, frère d’un militant qui lutte contre le narcotrafic, a donné une résonance particulière à l’un des ateliers proposés dans le cadre de ces journées : « l’intervention sociale dans les quartiers criminalisés ».

Si l’intitulé de cet atelier a fait réagir une participante, soucieuse de rappeler que la grande majorité des habitants des quartiers n’a aucun lien avec les trafics et qu’il convient de ne pas stigmatiser ces territoires, les professionnels partagent un même constat : l’intensification et la mutation des réseaux criminels bouleversent leurs pratiques.

Nouveaux profils de jeunes

« La structuration des trafics a complètement évolué, analyse Mounir El Harradi, directeur général de l’association mosellane Apsis émergence. Nous sommes passés d’une structuration familiale à un trafic industrialisé et une organisation de type mafieux, qui s’étend surtout dans le sud de la France. »

Autre mutation notable : l’arrivée, sur les points de deal, de nouveaux profils de jeunes : de plus en plus viennent d’ailleurs, et sont donc complètement inconnus des services de prév’.

D’autres jeunes sont issus d’instituts thérapeutiques éducatifs et pédagogiques (Itep), de l’aide sociale à l’enfance (ASE), ou encore sont des mineurs non accompagnés (MNA). Des jeunes particulièrement vulnérables, ayant connu des parcours traumatiques, devenus des cibles idéales pour les réseaux criminels.

Ados fascinés et sous emprise

Les équipes doivent composer avec des adolescents sous emprise, pour certains fascinés par les codes de la délinquance et jouant « au voyou ».

Le sociologue Thomas Sauvadet, auteur de « Voyoucratie et travail social », souligne qu’une toute petite minorité occupe une place disproportionnée dans les quartiers prioritaires, affichant une puissance à la fois économique (liée aux trafics), culturelle (avec le développement de formes artistiques faisant l’apologie du banditisme), mais aussi politique (perceptible lors d’émeutes par exemple).

« Le trafic n’est pas une fatalité »

« Près de 10 000 mineurs sont impliqués dans des affaires de trafic de stupéfiants », rappelle Hamid Tarrabe, chef de service de prévention spécialisée à Toulouse. Quelles peuvent être les réponses apportées par les éducateurs de rue ?

« Créer des parcours de remobilisation, proposer des chantiers éducatifs rétribués, expérimenter, pour redonner du pouvoir d’agir aux jeunes », suggère Hamid Tarrabe qui est convaincu que « le trafic n’est pas une fatalité ».

Partenariat avec la Cnape

Et le trafic n’est pas le seul défi. Exploitation sexuelle des mineures, santé mentale, le numérique… Les échanges des journées du CNLAPS ont mis en lumière des réalités tout aussi préoccupantes.

Face à de tels enjeux, la CNLAPS a décidé de s’associer à la Cnape dans le cadre d’un nouveau partenariat : « Nous allons travailler ensemble sur plusieurs dossiers, à commencer par une cartographie de la prévention spécialisée », explique Mohamed Zeghdoudi, président du CNLAPS.

Une étape clé pour rendre visible un maillon essentiel de la protection de l’enfance, toujours présent sur le terrain mais trop souvent oublié dans les arbitrages politiques.

Aurélie VION

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