Le vieillissement des personnes précaires ne doit plus être un impensé

Le vieillissement des personnes précaires ne doit plus être un impensé

Article parue dans Le Média Social le 10 avril 2025

Dans un rapport, l’Uniopss entend faire de la perte d’autonomie des personnes précaires vieillissantes un sujet de politique publique. Elle propose de renforcer les pensions de famille, l’habitat inclusif et les petites unités de vie. Formation et coordination des acteurs sont également au menu.

Pour sortir de cet impensé des politiques publiques qu’est le vieillissement des personnes très précaires, celles qui fréquentent les centres d’urgence et autres CHRS, l’Uniopss a réalisé une étude, avec l’appui de la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal), en associant ses délégations régionales et ses adhérents individuels comme Emmaüs, l’Armée du salut ou les Petits frères des pauvres. Le travail a débouché sur un rapport, rendu public le 9 avril.

L’enjeu est de taille. Selon l’agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France, parmi les personnes présentes dans la file active des structures accueil hébergement insertion (AHI) de la région, quasiment une sur cinq présentait une situation de dépendance liée au vieillissement ou au handicap (chiffres de 2020-2021). Selon l’Uniopss, 30 000 à 40 000 personnes précaires pourraient être concernées par ce vieillissement accéléré.

Allongement de la vie

Il faut noter que les progrès de prise en charge des sans-abri, notamment sur le plan médical, font qu’une bonne partie d’entre eux dépassent le cap de la cinquantaine (âge auquel ils décédaient fréquemment auparavant). « Actuellement, un quart des hommes en précarité meurt avant 62 ans », précise Gilles Desrumaux, président du groupe « prévention, hébergement et logement » de l’Uniopss.

Le vieillissement des personnes précaires pose deux types de questions. D’une part, l’adaptation du bâti des structures pour accueillir des personnes moins mobiles (ce n’est pas le thème du rapport). D’autre part, le changement du mode d’accompagnement car la montée en âge expose souvent ces populations fragilisées à une perte d’autonomie. Se posent des questions nouvelles comme la prise des médicaments ou le suivi des rendez-vous médicaux.

Des Ehpad peu outillés

Le rapport constate une méconnaissance des solutions pour personnes âgées par les équipes de l’hébergement. La solution Ehpad n’est pas évidente car son personnel n’est pas toujours formé à prendre en charge des personnes présentant des addictions ou ayant des troubles psychiques.

De plus, les Ehpad ne sont pas censés accueillir un public ayant moins de 60 ans alors que le public familier de la rue est souvent en perte d’autonomie bien avant cet âge. Fin 2019, un peu plus de 5 500 personnes de moins de 60 ans étaient accueillies dans des établissements pour personnes âgées.

Pensions de famille et habitat inclusif

En dehors du champ de l’urgence, deux types de structures peuvent être des solutions adaptées pour des personnes précaires vieillissantes : les pensions de famille et l’habitat inclusif. Les premières ne sont pas toujours adaptées à l’entrée dans la dépendance. Elles sont conçues pour des personnes autonomes, l’accompagnement social n’étant pas quotidien.

Quant aux secondes, plus outillées pour les situations de vulnérabilité, leur fragilité financière due notamment à la réduction de la contribution de la CNSA à l’aide à la vie partagée (passée de 80 % en 2021 à 50 % en 2025) ne leur permet pas toujours d’accueillir ce public. En effet, les grands précaires faisant fréquemment des passages à l’hôpital, les gestionnaires se retrouvent avec des manques à gagner.

Aussi le rapport préconise la prise en charge par les départements d’une période de vacance de trois mois maximum, comme le fait déjà la Seine-Saint-Denis.

Petites unités de vie à développer

Le rapport relève notamment une initiative intéressante à Condom, une petite ville du Gers. Dans un ancien carmel (couvent), l’association Habitat et humanisme gère à la fois 17 places en pensions de famille et 14 logements en habitat inclusif. Les passages de la première structure à la seconde sont ainsi facilités. « Ce principe d’un ensemblier rassemblant pensions de famille et personnes vivant en habitat inclusif serait transposable ailleurs », estime le rapport.

Les petites unités de vie (PUV) sont également citées comme une voie intéressante. « Leur nombre de places plus réduit permet un accompagnement plus rapproché de la personne, avec une meilleure prise en compte possible des spécificités de la personne qu’un Ehpad », note le rapport qui souligne que le profil moins médicalisé des PUV est de nature à rassurer les publics précaires. L’Uniopss demande dès lors une reprise des appels à projet pour la création de PUV.

Intelligence collective

Même si des structures adaptées s’imposent pour des publics atypiques, le rapport n’abandonne pas la voie du droit commun. Ainsi, la Fondation Aralis à Lyon gère un dispositif habitat regroupé adapté avec 25 logements dans une résidence sociale. Dans le cadre d’un maintien à domicile, la Fondation propose une aide administrative et budgétaire, des solutions de médiation, des temps collectifs, ainsi qu’un suivi des mesures de protection juridique. Aralis facilite également l’intervention de l’aide à domicile et prépare l’éventuel transfert en Ehpad.

Sur le terrain, les initiatives ne manquent pas, prises par des associations qui essaient de combler les trous dans la raquette. Mais attention, prévient Gilles Desrumaux, « les expérimentations ne sont pas toujours financées dans la durée. » Et l’ancien délégué général de l’Unafo d’ajouter : « Il nous faut mobiliser l’intelligence collective. »

Autres propositions du rapport

  • Proposer des formations aux professionnels du grand âge sur les besoins des personnes âgées vieillissantes et au secteur hébergement-logement sur la manière d’adapter l’accompagnement à la perte d’autonomie.
  • Mettre en place des médiateurs santé au sein des pensions de famille et des référents précarité au sein des ARS.
  • Formaliser des conventions de partenariats entre CHRS, pensions de familles et porteurs d’habitat inclusif, résidences autonomie et Ehpad.
  • Organiser une journée nationale de l’habitat inclusif.

Noël BOUTTIER

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