"Les Esprits libres", un film qui regarde autrement les malades d'Alzheimer

« Les Esprits libres », un film qui regarde autrement les malades d’Alzheimer

Article paru dans Le Média Social le 23 avril 2025

Le 30 avril sort au cinéma un film documentaire retraçant une expérience tentée par un Ehpad. Pendant deux semaines, malades d’Alzheimer et soignants ont vécu ensemble une expérience de création culturelle. Tout le monde en est sorti transformé, convaincu qu’il faut soigner autrement ces personnes.

On sort de ce film de Bertrand Hagenmüller « Les esprits libres » à la fois bouleversé et enthousiasmé. Ce documentaire d’une heure trente retrace une expérience de soin, mais aussi humaine, tout à fait extraordinaire.

Pendant deux semaines, les résidents d’une unité protégée d’un Ehpad de la région parisienne sont partis vivre dans un manoir breton pour suivre des ateliers théâtraux débouchant sur un spectacle.

Les soignants (du psychologue à l’aide-soignante), artistes, et jeunes enfants du personnel, qui les accompagnaient en sont revenus transformés.

Un quotidien doux et adapté

La caméra qui suit alternativement des scènes collectives (les répétitions de théâtre, les repas, les réunions d’équipe, la fête finale ouverte aux habitants du coin, etc.) et des moments plus intimistes, raconte un quotidien doux et adapté au rythme des personnes malades.

Évidemment, la souffrance est souvent là. Ces moments de détresse où les personnes se révoltent contre leur vulnérabilité, sont captés par le cinéaste, sans jamais tomber dans le pathos. La caméra saisit bien le travail rassurant des soignants qui tentent de ne jamais brusquer les personnes âgées.

Se défendre contre le brouillard

Le film raconte en fait une transformation, ou plutôt des transformations, au contact d’un travail artistique dans un cadre non médicalisé. Les personnes âgées sont les premières impactées. On voit ainsi Didier qui, au début du film, n’a qu’un objectif – retourner dans la région parisienne même à pied – apprécier progressivement l’ambiance joyeuse et deviser avec une certaine assurance.

« Quand vous êtes dans le brouillard, vous êtes perdu […] Alors il faut savoir se débrouiller… on n’y pense jamais mais ça veut dire se défendre contre le brouillard », explique-t-il de façon très limpide à la fin du séjour.

Les ateliers théâtraux permettent aux malades d’Alzheimer d’endosser les habits des soignants. DR

« Soyez de travers »

On constate également que la quasi-nonagénaire Anne-Marie perd un peu de son agressivité. Au début, elle lance des tonitruants « connards » et puis, on la voit se radoucir jusqu’à interpréter une docteure qui ausculte une soignante transformée en malade laquelle perd la mémoire. L’ancienne magistrate lance alors une formule très profonde : « Vous vous perdez même quand c’est tout droit ? Alors soyez de travers ! »

Cette expérience, d’ailleurs, ne débouche pas simplement sur un film. Un travail d’évaluation scientifique a été réalisé (voir encadré). Et cela doit conduire à des initiatives permettant de favoriser un changement de vision du soin apporté aux malades d’Alzheimer.

Retrouver le sens de son métier

Mais « Les esprits libres » ne se résume pas à un regard porté sur les malades. Il témoigne également de l’aspiration des soignants à travailler autrement. Le fait d’évoluer dans un beau lieu chargé de passé, entouré de verdure, le fait de ne plus porter la fameuse blouse et de découvrir les potentialités de personnes jugées faibles redonnent de l’intérêt à un travail souvent répétitif. « On n’est plus des soignants face à des soignés », dit l’un d’entre eux.

« Avant de venir, témoigne ainsi Justine, j’avais envie d’arrêter ce boulot d’aide-soignante parce que c’est trop dur. Mais ça m’a reboostée, c’est comme si j’avais trouvé le sens véritable de mon métier. » Les soignants ont également retrouvé le sourire si bien qu’ils sont peu enthousiastes, quand se termine le séjour breton, à l’idée de retourner dans leur cadre de travail ordinaire.

Une anecdote traduit cet élan. Kaël, le psychologue de l’Ehpad, avait embarqué pour cette escapade bretonne, sa petite fille de trois ans et sa femme. Celle-ci, graphiste de profession, a décidé, après ces deux semaines au contact des malades d’Alzheimer, de se reconvertir dans le soin.

Un film et ses suites

Depuis dix ans, le théâtre est au cœur de la vie des soignants et résidents des Villas d’Epidaure de La Celle Saint-Cloud et Garches (92), gérées par le groupe commercial d’Ehpad LNA Santé. La directrice médicale de ce groupe, Laure Jouatel, a mené une étude qualitative sur l’impact de cette expérience.

Il apparaît que les résidents ont moins de troubles du comportement, tombent moins et mangent mieux. Quant aux salariés, ils ressentent une amélioration de leur qualité de vie au travail après cette expérience hors des murs.

La sortie en salle du film est également accompagnée par la publication d’un livre manifeste soutenu par la CNSA, Un autre accompagnement est possible. Il est prévu aussi de lancer une plateforme d’impact permettant notamment de récolter des dons afin d’aider les structures innovantes à financer leurs projets. « Le film n’est que le début d’un véritable mouvement citoyen et artistique », peut-on lire dans le dossier de presse.


Noël BOUTTIER

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