La prévention spécialisée face au trafic de drogue

Une protection de l’enfance à implanter face aux trafics de drogues

Article publié dans Le Média social le 11 septembre 2024

La Mission interministérielle de lutte contre les drogues propose un référentiel pour « limiter l’implication des mineurs dans les trafics de stupéfiants ». Dans cette prévention encore nouvelle, elle engage de nombreux intervenants sociaux, de l’ASE aux CAF – mais sans les Csapa.

Avant même leurs 13 ans, certains « gravitent [déjà] autour des points de deal », en y rendant de menus services, en échange d’une canette ou d’un sandwich. Plusieurs se font bientôt guetteurs, ou « chouf », et rejoignent ainsi les petites mains des trafics, dont l’âge moyen se situe « autour de 15-16 ans »« Le recrutement peut aussi cibler les « vulnérables » au sens large, jeunes en situation irrégulière, mineurs non accompagnés, voire personnes en situation de handicap. »

Tels sont les profils des mineurs et jeunes majeurs recrutés pour les trafics de stupéfiants, d’après la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca). Elle en esquisse ce portrait dans un « référentiel pour une action locale », qu’elle vient de diffuser pour « limiter l’implication des mineurs dans les trafics de stupéfiants » – un programme baptisé de son acronyme, « Limits ».

15 collectivités engagées

À vrai dire, les repères proposés s’adressent en premier lieu aux 15 collectivités locales lauréates de son appel à projet lancé cette année, pour « prévenir la participation des jeunes aux trafics de stupéfiants ». Il reste que les « bonnes pratiques » suggérées, inspirées d’une expérimentation déployée dès 2020 à Lille, Loos (Nord) et Sarcelles (Val-d’Oise), pourront intéresser bien au-delà.

En effet, d’une part, ces mises en danger de mineurs par des réseaux criminels peuvent inquiéter largement, à commencer par leurs parents. Et d’autre part, les acteurs que la Mildeca appelle à mobiliser, à l’échelle locale, sont pléthore, notamment parmi les intervenants sociaux.

ASE et PJJ inclus

Autour d’un pilotage assuré par le maire ou le président de l’intercommunalité, secondé par son coordinateur dédié, la mission propose ainsi comme partenaires possibles les acteurs de l’aide sociale à l’enfance (ASE), de la prévention spécialisée, de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), des caisses d’allocations familiales (CAF), ou encore des tribunaux pour enfants – aux côtés de la police, de la préfecture ou de l’Éducation nationale.

Une fois réunis en comité de pilotage, ces partenaires peuvent tous contribuer « à l’élaboration d’un diagnostic partagé de la situation, puis du plan d’actions », recommande la Mildeca. L’occasion est alors de « partager les connaissances, forger une culture et un discours commun » – à rebours des stéréotypes que chacun peut se cultiver sur les petits vendeurs des cités.

Déconstruire les mythes

Reste à agir. En direction des mineurs, le référentiel de la Mildeca liste plusieurs stratégies possibles. Un premier pas est de « lutter contre l’attractivité des réseaux criminels et le sentiment d’impunité », par un « contre-discours », qui peut être tenu par les pairs – comme des jeunes de Sarcelles, par exemple, l’ont fait à travers cinq vidéos « pour déconstruire les mythes » sur le deal. Et alors qu’en réalité, « l’argent n’est jamais « facile » », il paraît aussi utile d’aider les jeunes à se « projeter dans l’avenir, notamment en matière de perspectives professionnelles ».

La mission appelle en outre au « développement des compétences psychosociales des jeunes », pour mieux les armer « contre les conduites à risques ». Avoir confiance en soi, savoir réguler ses émotions, ou encore développer des relations sociales constructives, constituent autant de digues contre les dérives possibles.

Chantiers éducatifs

Et que faire pour la prévention secondaire ? Les jeunes les plus à risque requièrent « un travail individualisé et coordonné entre les intervenants sociaux, éducatifs, voire des services de la PJJ ou de l‘ASE », rappelle déjà la Mildeca.

Face aux mineurs participant déjà ponctuellement aux trafics, il peut être opportun de leur proposer des séjours de rupture, dans le cadre de la protection de l’enfance, ou encore des chantiers éducatifs, que met en œuvre la prévention spécialisée.

Soutien à la parentalité

Le référentiel n’oublie pas les familles, en rappelant déjà l’intérêt des programmes de soutien à la parentalité, mais aussi en invitant à agir avec les mères et pères touchés « avec modestie pour avancer pas à pas, sans stigmatiser ».

Enfin la Mildeca invite à « mobiliser plus largement et occuper le terrain », en misant sur la « participation citoyenne » pour se réapproprier l’espace public, ainsi que sur les « préventions situationnelle et urbaine » – notamment pour rendre les quartiers « propices au lien social et à une occupation positive des lieux ».

Rien sur les CJC

À la Fédération addiction, la nouvelle présidente Catherine Delorme trouve « encourageante » une telle stratégie, avec un « discours plus équilibré » sur les drogues. Elle y apprécie les efforts « pour outiller les jeunes et non pas les sanctionner », et salue l’intention de « soutenir les parents plutôt que de les désigner comme mauvais ».

Sa seule surprise est de ne retrouver, dans tout ce référentiel, aucune mention des spécialistes que sont les quelque 400 consultations jeunes consommateurs (CJC) et 500 centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa) disséminés à travers le pays. « Les CJC sont pourtant positionnées par la Mildeca elle-même comme des lieux ressources pour ce type de question, à l’interface entre la prévention et les soins. »

La Fédération addiction aura bientôt l’occasion de le lui rappeler : elle célébrera le vingtième anniversaire des CJC par une journée de rencontres et débats, le 26 septembre, au ministère de la Santé.

Olivier BONNIN

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