Pour J-R Loubat (Tribune dans la revue Direction[s] de novembre 2024), le travail social libéral est avant tout un outil pour permettre de s’affranchir des injonctions contradictoires des ESSMS, en exerçant son métier d’accompagnement selon ses propres valeurs, c’est-à-dire notamment, en tenant compte de son propre rythme et du rythme des usagers. Cette activité de niche reste et restera cependant un emploi de niche puisqu’elle ne peut s’adresser qu’à des personnes qui peuvent se le permettre financièrement. Le travail social libéral n’est donc pas qu’un statut, mais il propose une offre d’accompagnement qui se situe à côté de l’offre plus classique, non pas en concurrence, mais en complémentarité. Mais comme le souligne Roland Janvier, dans sa réponse (Tribune de la revue Direction[s] de janvier 2025), le travail social libéral prend le risque de faire sortir l’accompagnement social et médico-social du giron de la puissance publique -forte encline en ces temps de disette budgétaire à prendre toute initiative libérale remplissant les missions qui lui échoient pour argent comptant. Il insiste également sur la protection offerte (au salarié comme à l’usager) par l’intermédiation que représente l’établissement ou le service, dans le cadre des liens d’alliance nécessaires au travail d’accompagnement entre professionnel et usager. L’intervention est et restera une mission à triple mandat -ou triple commande- : celui de la société (valeurs d’équité et de solidarité entre les citoyens), celui de l’ESSMS (répondre à ses missions inscrites dans la loi), celui de la personne elle-même, vulnérable ou en difficulté, qui demande un soutien ou un accompagnement précis. En cas d’intervention sociale libérale, le deuxième mandat (celui de l’établissement ou du service) n’a plus lieu d’être, mettant ainsi en danger cet équilibre à 3 piliers. Or, force est de constater que l’intervention sociale, dans le secteur médico-social, a déjà passé le pas à bas bruit dès les années 2005. Le métier d’aide et d’accompagnement à domicile auprès des personnes âgées et handicapées est en effet libéralisé ou « libéralisable » depuis 2005. Toutes les lois cadrant cette activité en tant que services agréés et autorisés (puis, seulement autorisés) ont tenté d’hisser ce métier au rang de profession, contraignant ces services à suivre les mêmes règlementation et injonction de « qualité » de n’importe quel ESSMS. Pour autant, de l’emploi direct existe et persiste, soutenu par le lobby des particuliers employeurs qui veulent continuer à choisir qui ils font intervenir et veulent continuer à être employeur. Il me semble que l’on est là autant dans un travail d’assujettissement que de libéralisation de l’intervention sociale.
Si l’était besoin de développer une anticipation par extrapolation de ce que pourrait devenir le travail social libéral, nous avons il me semble, avec le développement à deux vitesses (l’une règlementée, l’autre pas) de l’aide et de l’accompagnement à domicile de personnes vulnérables, un terrain d’observation hors-pair. Ces doubles statuts coexistant participent à mon sens à freiner la reconnaissance de ces métiers de la relation et du prendre soin, entretenant l’illusion que s’occuper d’autrui est avant tout une affaire d’appétence et de savoir-être (autrement dit, de bonne volonté). C’est également tout à la fois, une certaine liberté d’entreprendre et d’agir selon ses convictions (JR Loubat) et le risque de se rendre vulnérable et à la merci des désirs de l’autre, que ce soit du côté de l’intervenant ou de la personne vulnérable (R. Janvier). L’exemple est sous nos yeux depuis 20 ans. Que pouvons-nous en faire ? Si ce n’est réintroduire davantage de participation des parties prenantes dans le fonctionnement des ESSMS afin que les intervenants sociaux en question y retrouvent leurs valeurs et leurs convictions professionnelles, en lien avec l’évolution sociétale et des besoins des personnes…



